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	<title>Beno&#238;t Labourdette production</title>
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	<description>L'agence Beno&#238;t Labourdette production construit des exp&#233;riences culturelles et num&#233;riques et d&#233;veloppe l'ing&#233;nierie cr&#233;ative. Elle prend appui sur l'expertise de son fondateur Beno&#238;t Labourdette, cin&#233;aste, p&#233;dagogue, chercheur et consultant en innovation culturelle et strat&#233;gies num&#233;riques. Ce site web rassemble : Le catalogue des comp&#233;tences d'ing&#233;nierie culturelle et des r&#233;cits d'actions culturelles innovantes. Des ressources produites par Beno&#238;t Labourdette dans les domaines culturel, artistique, p&#233;dagogique, num&#233;rique et philosophique. Une s&#233;lection de films et cr&#233;ations artistiques de Beno&#238;t Labourdette. Un partage des d&#233;marches de recherche et d'innovation que nous portons.</description>
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		<title>L'&#233;volution du contrat amoureux</title>
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&lt;p&gt;Du Code civil de 1804 aux applications de rencontre, ce que nous appelons aimer en France s'est &#233;labor&#233; comme un r&#233;gime contractuel historiquement situ&#233;. L'analyser dans ses fonctions sociales permet &#224; chacun d'y exercer sa libert&#233; avec discernement, sans r&#233;duire pour autant l'amour &#224; ce que ce cadre d&#233;crit. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le contrat amoureux comme construction historique &lt;br class='autobr' /&gt;
Quand on parle aujourd'hui de couple, de fid&#233;lit&#233;, de monogamie, on suppose souvent que ces formes d&#233;crivent quelque chose (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/serge-chaumier" rel="tag"&gt;Serge Chaumier&lt;/a&gt;

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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Du Code civil de 1804 aux applications de rencontre, ce que nous appelons aimer en France s'est &#233;labor&#233; comme un r&#233;gime contractuel historiquement situ&#233;. L'analyser dans ses fonctions sociales permet &#224; chacun d'y exercer sa libert&#233; avec discernement, sans r&#233;duire pour autant l'amour &#224; ce que ce cadre d&#233;crit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le contrat amoureux comme construction historique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand on parle aujourd'hui de couple, de fid&#233;lit&#233;, de monogamie, on suppose souvent que ces formes d&#233;crivent quelque chose d'&#233;ternel, ou au moins de tr&#232;s ancien, dans l'exp&#233;rience humaine. L'anthropologie historique, depuis Philippe Ari&#232;s, sugg&#232;re au contraire que ce que nous appelons un couple dans la France contemporaine, c'est-&#224;-dire l'union de deux personnes adultes consentantes, cens&#233;ment exclusive sur le plan sexuel et affectif, fond&#233;e sur le sentiment amoureux, et organis&#233;e autour d'un projet patrimonial commun, est une construction historique relativement r&#233;cente, dont on peut dater l'institutionnalisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Code civil de 1804 fixe le mariage comme institution r&#233;publicaine, s&#233;par&#233;e du droit canonique et du droit divin. Cette s&#233;paration a pour objectif politique de transf&#233;rer la l&#233;gitimit&#233; de l'union du registre religieux au registre &#233;tatique, dans le cadre du projet r&#233;volutionnaire de fondation d'un droit purement humain. Le mariage civil r&#232;gle alors deux choses essentielles aux yeux des r&#233;volutionnaires, la transmission du patrimoine, qui ne peut plus passer par le droit divin et la primog&#233;niture nobiliaire, et la l&#233;gitimit&#233; des enfants, qui d&#233;termine les droits successoraux. Le couple monogame patriarcal devient la cellule de base d'une nouvelle organisation sociale, o&#249; la propri&#233;t&#233; priv&#233;e se transmet par filiation l&#233;gitime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse n'est pas la mienne, elle est partag&#233;e par les historiens de la famille, de Philippe Ari&#232;s dans &lt;i&gt;L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien R&#233;gime&lt;/i&gt; (1960) &#224; Martine Segalen dans &lt;i&gt;Sociologie de la famille&lt;/i&gt; (1981). Le couple monogame contemporain y appara&#238;t comme une institution dat&#233;e, qui r&#233;pond &#224; des fonctions sociales pr&#233;cises, et qui aurait pu &#234;tre autre chose dans une autre configuration politique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le projet contre-r&#233;volutionnaire de Fourier&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Charles Fourier, &#224; la m&#234;me &#233;poque, propose une critique radicale de cette construction. Dans &lt;i&gt;Le nouveau monde amoureux&lt;/i&gt;, &#233;crit dans les ann&#233;es 1810-1820 mais rest&#233; in&#233;dit jusqu'en 1967, il d&#233;fend l'id&#233;e que les passions humaines sont multiples, vari&#233;es, distribu&#233;es selon les affinit&#233;s de chacun, et que la monogamie obligatoire les mutile. Cette th&#232;se a longtemps &#233;t&#233; tenue &#224; l'&#233;cart par les &#233;diteurs successifs de son &#339;uvre, tant elle d&#233;rangeait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fourier propose, &#224; la place, une organisation o&#249; les passions amoureuses pourraient s'exprimer dans des formes diverses, reconnues socialement, sans honte ni clandestinit&#233;. Il imagine des institutions, qu'il appelle phalanst&#232;res, o&#249; la vie collective serait organis&#233;e pour permettre cette diversit&#233; affective et sexuelle, dans le respect de chacun. Sa pens&#233;e est &#233;trange et syst&#233;matique, parfois farfelue dans le d&#233;tail, mais sa critique de la monogamie comme institution patrimoniale tient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fourier a &#233;t&#233; marginalis&#233; pendant deux si&#232;cles, en partie pour des raisons morales (sa pens&#233;e scandalisait son &#233;poque), en partie pour des raisons politiques (sa critique de la monogamie attaquait l'ordre bourgeois au c&#339;ur). Il est red&#233;couvert aujourd'hui par les th&#233;oricien&#183;nes des amours non-monogames, qui voient en lui un pr&#233;curseur, et son geste annonce aussi l'&lt;i&gt;approche ethnologique&lt;/i&gt; du contrat amoureux, qui prend la monogamie comme une institution &#224; analyser dans ses fonctions sociales, plut&#244;t que comme une norme morale &#224; juger.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'analyse foucaldienne du dispositif de sexualit&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Michel Foucault, dans &lt;i&gt;Histoire de la sexualit&#233;&lt;/i&gt; (1976-1984), reprend cette analyse dans un cadre conceptuel plus syst&#233;matique. Il montre que la sexualit&#233;, telle qu'on la pense aujourd'hui, n'est pas une donn&#233;e naturelle qui aurait &#233;t&#233; plus ou moins refoul&#233;e selon les &#233;poques. Elle est un &lt;i&gt;dispositif&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire un ensemble articul&#233; de discours, de pratiques, d'institutions, qui produit la sexualit&#233; comme objet de savoir et de pouvoir. Ce dispositif a une histoire datable, qui commence au XVII&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle et s'intensifie au XIX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Foucault, le couple bourgeois monogame est un produit de ce dispositif, pas son pr&#233;alable. Il s'est construit, comme objet de discours et comme institution, en m&#234;me temps que se construisaient la psychiatrie, la p&#233;diatrie, la sexologie, l'eug&#233;nisme, et les autres savoirs qui r&#233;gulent les corps. Le couple monogame appara&#238;t d&#232;s lors comme une forme historique parmi d'autres, qui a r&#233;ussi &#224; se naturaliser au point qu'on l'a confondue avec l'ordre des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse foucaldienne, crois&#233;e avec les apports f&#233;ministes, ouvre un regard ethnologique sur nos formes amoureuses contemporaines. Plut&#244;t que de les juger ou de les d&#233;fendre, on peut chercher &#224; comprendre comment elles se sont constitu&#233;es, &#224; quelles fonctions sociales elles r&#233;pondent et quelles vies elles rendent possibles ou emp&#234;chent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Trois prolongements f&#233;ministes : hooks, Chaumier, Illouz&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs autrices ont prolong&#233; cette analyse en lui donnant une port&#233;e politique. bell hooks, dans &lt;i&gt;&#192; propos d'amour&lt;/i&gt; (2000, traduction fran&#231;aise 2022), montre que le couple monogame contemporain repose souvent sur une d&#233;finition appauvrie de l'amour, ramen&#233; &#224; l'attachement exclusif et &#224; la d&#233;pendance affective. Elle plaide pour une &#233;thique de l'amour qui inclurait la communaut&#233;, l'amiti&#233;, les liens familiaux, dans une forme &#233;tendue de la vie affective qui ne ram&#232;ne pas tout &#224; l'unicit&#233; du partenaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Serge Chaumier, dans &lt;i&gt;L'amour fissionnel&lt;/i&gt; (2004) puis dans plusieurs ouvrages ult&#233;rieurs, analyse les transformations contemporaines des formes d'union en France. Il d&#233;crit la g&#233;n&#233;ralisation de la s&#233;rialit&#233; monogame, c'est-&#224;-dire de l'encha&#238;nement de relations exclusives mais successives, qui devient la forme dominante. Cette s&#233;rialit&#233; a remplac&#233;, dans la pratique, la monogamie de toute une vie, sans que les discours moraux et les institutions juridiques aient pris la mesure de ce changement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eva Illouz, dans &lt;i&gt;Pourquoi l'amour fait mal&lt;/i&gt; (2012) et &lt;i&gt;La fin de l'amour&lt;/i&gt; (2020), prolonge ces analyses dans un cadre sociologique. Elle montre comment la lib&#233;ralisation des choix amoureux, depuis les ann&#233;es 1960, s'est combin&#233;e &#224; la marchandisation des relations pour produire des formes d'attachement pr&#233;caris&#233;es, o&#249; chaque partenaire vit dans la conscience permanente que l'autre pourrait &#224; tout moment &#234;tre remplac&#233;. Cette pr&#233;carisation p&#232;se diff&#233;remment sur les hommes et sur les femmes, sur les classes sup&#233;rieures et populaires, et produit des in&#233;galit&#233;s sp&#233;cifiques qu'il faut nommer.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ce que changent les applications de rencontre depuis 2010&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; ces analyses, d&#233;j&#224; denses, il faut ajouter ce qui se passe depuis les ann&#233;es 2010 avec la g&#233;n&#233;ralisation des applications de rencontre, transformation qui n'est pas un simple changement technique. Selon les &#233;tudes disponibles, plus de la moiti&#233; des nouvelles relations amoureuses en France et dans la plupart des pays occidentaux se nouent d&#233;sormais via une application, et la proportion est encore plus &#233;lev&#233;e chez les moins de quarante ans et chez les personnes en milieu urbain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un premier effet est la &lt;i&gt;constitution de soi en profil&lt;/i&gt;. Pour utiliser une application, il faut produire une repr&#233;sentation de soi sous la forme d'une fiche, faite de photos, d'une description, d'int&#233;r&#234;ts, d'attentes affich&#233;es. Cette repr&#233;sentation oblige chaque utilisateur &#224; se penser comme un produit &#224; promouvoir, comme une fiche qu'il faut optimiser pour &#234;tre choisi. Cette objectivation de soi, qui &#233;tait auparavant r&#233;serv&#233;e &#224; des contextes professionnels, devient une exp&#233;rience massive de la vie amoureuse contemporaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un deuxi&#232;me effet est la &lt;i&gt;s&#233;lection algorithmique&lt;/i&gt;. Les applications utilisent des algorithmes pour proposer aux utilisateurs des correspondances pr&#233;sum&#233;es compatibles, et ces algorithmes encodent des crit&#232;res qui restent le plus souvent opaques aux utilisateurs eux-m&#234;mes, qui voit qui, dans quel ordre, &#224; quelle fr&#233;quence. La rencontre amoureuse, qui se pr&#233;sentait depuis le XIX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle comme l'irruption du hasard ou du destin dans une vie, est d&#233;sormais m&#233;di&#233;e par un calcul dont les logiques restent en grande partie cach&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un troisi&#232;me effet est la banalisation du &lt;i&gt;remplacement rapide&lt;/i&gt;. L'application est, par construction, une r&#233;serve apparemment in&#233;puisable de partenaires potentiels, et quand une relation d&#233;&#231;oit, les autres profils sont &#224; un &lt;i&gt;swipe&lt;/i&gt; de distance. Cette structure modifie la disposition m&#234;me &#224; investir dans une relation, parce que la conscience de l'alternative permanente est encod&#233;e dans le dispositif. Les psychologues parlent, &#224; la suite de Barry Schwartz, de &lt;i&gt;paradoxe du choix&lt;/i&gt;, o&#249; plus l'&#233;ventail des options est grand, moins l'engagement dans une option choisie est satisfaisant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet effet n'&#233;puise pas l'exp&#233;rience que font les utilisateurs des applications. Beaucoup de personnes qui se sont rencontr&#233;es par ce canal forment des couples durables et n'aspirent pas &#224; changer ; l'application a &#233;t&#233; le moyen de la rencontre, elle n'a pas pour autant d&#233;termin&#233; la suite. La pression statistique du remplacement existe, et coexiste avec des trajectoires individuelles qui s'en &#233;mancipent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un dernier effet concerne les &lt;i&gt;temporalit&#233;s du c&#233;libat et du couple&lt;/i&gt;. Auparavant, sortir d'une relation signifiait une p&#233;riode de retrait social, le temps de se reconstituer et de retrouver un cercle o&#249; des rencontres seraient possibles. Aujourd'hui, on peut &#234;tre de nouveau en train d'&#233;changer avec une dizaine de personnes deux jours apr&#232;s une rupture, et cette compression du temps de transition produit des effets qu'on commence &#224; peine &#224; &#233;tudier.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le concept de r&#233;gime contractuel des amours&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour penser cet ensemble, je propose le concept de &lt;i&gt;r&#233;gime contractuel des amours&lt;/i&gt;. Ce r&#233;gime, &#224; un moment historique donn&#233;, est la combinaison de plusieurs choses, les formes juridiques de l'union (mariage, pacs, concubinage, c&#233;libat), les normes sociales sur la fid&#233;lit&#233;, la dur&#233;e, la sexualit&#233;, les institutions mat&#233;rielles qui rendent les rencontres possibles (lieux de socialisation, applications, prescripteurs), les attentes implicites sur ce qu'une relation doit apporter, et les sanctions sociales qui accompagnent les transgressions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce r&#233;gime &#233;volue par modifications progressives, parfois par ruptures, sans qu'il y ait d'essence stable &#224; laquelle revenir. Les transformations r&#233;centes marquent l'&#233;mergence d'un nouveau r&#233;gime contractuel, dont les contours se stabilisent en ce moment, plut&#244;t qu'une fin du couple. La monogamie &#224; vie a c&#233;d&#233; la place &#224; une s&#233;rialit&#233; monogame g&#233;n&#233;ralis&#233;e, o&#249; l'on encha&#238;ne des relations exclusives successives. Les rencontres, qui passaient autrefois par les cercles sociaux directs, sont aujourd'hui m&#233;di&#233;es par les algorithmes des applications. Les engagements se vivent dans une pr&#233;carisation consciente, l&#224; o&#249; la promesse implicite portait sur la dur&#233;e. Des formes non-monogames assum&#233;es, enfin (couples ouverts, polyamour, relations non-exclusives explicites), se diffusent progressivement et restent minoritaires, m&#234;me si elles croissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser ces transformations sans les juger, c'est se donner les moyens de les comprendre, et de d&#233;cider en connaissance de cause de la mani&#232;re dont on s'y inscrit. Toute personne qui entre aujourd'hui dans la vie amoureuse en France entre dans ce r&#233;gime, qu'elle le veuille ou non, qu'elle en soit consciente ou non, et le voir clairement permet d'y prendre sa place avec discernement, plut&#244;t que de s'y laisser conduire sans le savoir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Vivre dans la relation sans s'&#233;teindre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'analyse en termes de r&#233;gime contractuel d&#233;crit les cadres dans lesquels on s'inscrit, sans dire ce qui s'y vit. Une relation amoureuse se vit dans le corps, dans l'attention quotidienne &#224; l'autre, dans la joie d'&#234;tre avec une personne ou dans le poids d'une dispute, et l'analyse en termes de choix entre options ne saisit qu'une part de cela. R&#233;duire l'amour &#224; une suite de d&#233;cisions rationnelles dans un cadre social donn&#233; laisse de c&#244;t&#233; ce qui en fait l'exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rencontre, en particulier, d&#233;passe l'appariement de profils. Rencontrer une personne, c'est se laisser transformer par elle, accepter qu'elle nous ouvre &#224; des mani&#232;res de voir et de sentir que nous n'aurions pas eues sans elle. Une rencontre peut aussi nous fermer, nous enfermer dans des r&#244;les qui ne nous laissent plus de place. La qualit&#233; d'une relation tient pour beaucoup &#224; ce que la rencontre fait &#224; chacun, &#224; la direction dans laquelle elle l'emporte ou le ferme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste alors la question, &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me d'une relation choisie, de la libert&#233; qui s'y exerce. Les concessions qu'on fait &#224; l'autre sont in&#233;vitables dans toute vie commune, et leur signification d&#233;pend de ce qu'elles touchent. On peut renoncer &#224; des go&#251;ts pour partager ceux de l'autre sans rien perdre d'essentiel, et on peut aussi renoncer &#224; des dimensions de soi qui finissent par &#233;teindre. La fronti&#232;re entre l'ouverture &#224; l'autre et l'effacement de soi est mobile, jamais trac&#233;e d'avance, et chacun la n&#233;gocie au quotidien. Aucun r&#233;gime contractuel ne r&#233;sout cette question, qui se travaille dans la relation elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une &#233;thique de l'&#233;volution sans morale du progr&#232;s&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse ethnologique invite &#224; une &#233;thique particuli&#232;re, qui ne juge en bloc aucune des formes amoureuses contemporaines. La monogamie n'a pas valu mieux que ce qui la pr&#233;c&#233;dait, et les amours non-monogames ne valent pas mieux que la monogamie ; les applications de rencontre ne d&#233;gradent pas l'humanit&#233;, et elles ne lib&#232;rent pas davantage les choix par enchantement. Les formes amoureuses changent, ce changement r&#233;pond &#224; des transformations sociales, &#233;conomiques et techniques plus larges, et chacun s'y inscrit selon ce qu'il vit et selon ce qu'il d&#233;sire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette posture s'&#233;carte du relativisme moral. Elle reconna&#238;t que certaines pratiques font du mal aux personnes (relations sous emprise, manipulation, violence) et doivent &#234;tre nomm&#233;es comme telles dans tous les r&#233;gimes contractuels possibles. Elle reconna&#238;t aussi que certaines &#233;volutions vont dans le sens d'une plus grande &#233;galit&#233;, comme la fin du devoir conjugal ou la criminalisation du viol conjugal en France en 1990, et qu'elles m&#233;ritent d'&#234;tre d&#233;fendues &#224; ce titre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais elle refuse l'id&#233;e qu'il existerait une forme id&#233;ale d'union &#224; laquelle il faudrait revenir, ou vers laquelle il faudrait progresser. Les formes amoureuses sont multiples, elles &#233;voluent, et la philosophie peut &#233;clairer ces &#233;volutions sans avoir &#224; les juger en bloc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; celui ou celle qui se demande aujourd'hui comment vivre sa vie amoureuse, dans quel cadre s'inscrire, comment articuler son d&#233;sir et ses engagements, la philosophie n'a pas de r&#233;ponse &#224; donner. Elle peut seulement offrir des outils pour penser la situation, des concepts qui aident &#224; voir ce qu'on fait quand on aime, et ce que les institutions, les dispositifs techniques et les normes sociales font &#224; nos mani&#232;res d'aimer sans qu'on s'en aper&#231;oive toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fonction politique de la philosophie de l'amour aujourd'hui consiste &#224; rendre lisibles les normes implicites qui p&#232;sent sur les vies, pour que chacun puisse y exercer sa libert&#233; en connaissance de cause.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'amour inconditionnel entre adultes</title>
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		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Alt&#233;rit&#233;</dc:subject>
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&lt;p&gt;On r&#233;p&#232;te dans les formations th&#233;rapeutiques que l'amour inconditionnel n'existerait qu'envers les enfants. L'affirmation me para&#238;t fausse et pr&#233;judiciable, parce qu'elle confond l'amour et la relation amoureuse, et emp&#234;che de voir comment le premier peut nourrir la seconde. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un mantra des formations th&#233;rapeutiques &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les formations &#224; la th&#233;rapie, dans les manuels de d&#233;veloppement personnel, dans la psychologie populaire diffus&#233;e par les podcasts, les revues et les r&#233;seaux sociaux, une (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/feminisme" rel="tag"&gt;F&#233;minisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/ouverture" rel="tag"&gt;Ouverture&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/polyamour" rel="tag"&gt;Polyamour&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH113/2026_philosophie_amour_inconditionnel-e416a.jpg?1779382143' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;On r&#233;p&#232;te dans les formations th&#233;rapeutiques que l'amour inconditionnel n'existerait qu'envers les enfants. L'affirmation me para&#238;t fausse et pr&#233;judiciable, parce qu'elle confond l'amour et la relation amoureuse, et emp&#234;che de voir comment le premier peut nourrir la seconde.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un mantra des formations th&#233;rapeutiques&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans les formations &#224; la th&#233;rapie, dans les manuels de d&#233;veloppement personnel, dans la psychologie populaire diffus&#233;e par les podcasts, les revues et les r&#233;seaux sociaux, une affirmation revient avec la r&#233;gularit&#233; d'un mantra : l'amour inconditionnel n'existerait qu'envers les enfants. Entre adultes, il y aurait toujours des conditions, des limites, des attentes. Vouloir un amour inconditionnel d'un partenaire serait une demande infantile, signe d'une r&#233;gression, d'une fusion pathologique, d'une d&#233;pendance affective &#224; traiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'affirmation est si diffuse qu'elle a pris la consistance d'une &#233;vidence. Elle est r&#233;p&#233;t&#233;e sans &#234;tre interrog&#233;e, comme un acquis de la connaissance psychologique moderne. Je voudrais l'interroger, parce qu'elle me semble fausse, et pr&#233;judiciable en ceci qu'elle emp&#234;che de penser une dimension du lien amoureux qui m&#233;rite d'&#234;tre reconnue.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Fromm, Rogers, et le durcissement de leur pens&#233;e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le dogme a une histoire. Il s'est construit dans la psychanalyse anglo-saxonne du milieu du XX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, principalement autour des th&#233;ories de l'attachement d&#233;velopp&#233;es par John Bowlby, et des travaux d'Erich Fromm sur la distinction entre amour infantile et amour m&#251;r. Dans &lt;i&gt;L'Art d'aimer&lt;/i&gt; (1956), Fromm distingue l'amour m&#251;r, qui repose sur l'&#233;galit&#233; et la libert&#233; des partenaires, de l'amour infantile qui cherche &#224; retrouver, dans la relation adulte, la fusion ressentie avec la m&#232;re. Il en conclut que l'amour adulte authentique implique la reconnaissance de la s&#233;paration entre soi et l'autre, donc l'acceptation que cet amour soit conditionn&#233; par la r&#233;alit&#233; de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Carl Rogers, &#224; la m&#234;me &#233;poque, th&#233;orise dans le contexte th&#233;rapeutique le &lt;i&gt;regard positif inconditionnel&lt;/i&gt; (1957). La posture du th&#233;rapeute consiste &#224; accueillir le client sans jugement, sans condition, comme s'il l'aimait inconditionnellement. Rogers prend soin de pr&#233;ciser que cela vaut sp&#233;cifiquement pour la relation th&#233;rapeutique, qui est asym&#233;trique par construction, et ne le g&#233;n&#233;ralise pas &#224; toutes les relations adultes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La synth&#232;se qui s'est impos&#233;e depuis, dans les milieux th&#233;rapeutiques et au-del&#224;, prend des &#233;l&#233;ments de Fromm et de Rogers, les durcit, et en tire une norme selon laquelle l'amour adulte authentique serait conditionnel et l'amour inconditionnel r&#233;gressif. Cette norme s'enseigne maintenant comme un fait av&#233;r&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;D&#233;pendance, amour conditionn&#233; implicite, amour inconditionnel mature&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La norme repose sur la confusion de trois choses qu'il faut distinguer. Quand quelqu'un parle d'amour inconditionnel entre adultes, il peut d&#233;signer trois r&#233;alit&#233;s tr&#232;s diff&#233;rentes, et la critique du dogme th&#233;rapeutique vaut pour la premi&#232;re de ces r&#233;alit&#233;s, pas pour les deux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re r&#233;alit&#233; est la &lt;i&gt;d&#233;pendance affective&lt;/i&gt;. &lt;i&gt;&#171; J'ai besoin de toi pour exister. Sans toi, je m'effondre. Je ne peux pas vivre si tu me quittes. &#187;&lt;/i&gt; Cette posture est effectivement probl&#233;matique, parce qu'elle place l'autre dans une situation insoutenable, o&#249; il devient responsable de la survie psychique du partenaire. Elle est aussi destructrice pour celui qui la vit, parce qu'elle lui interdit de s'autonomiser. La psychanalyse a raison de la diagnostiquer comme une organisation immature, et la th&#233;rapie a raison de chercher &#224; la faire &#233;voluer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me r&#233;alit&#233; est l'&lt;i&gt;amour conditionn&#233; implicite&lt;/i&gt;. &lt;i&gt;&#171; Je t'aime tant que tu corresponds &#224; l'image que je me fais de toi. Je t'aime tant que tu joues le r&#244;le que j'attends. Je t'aime tant que tu ne me mets pas en danger. &#187;&lt;/i&gt; Cet amour, qui se pr&#233;sente souvent comme inconditionnel, est en fait conditionnel sans le savoir. Il s'effondre d&#232;s que l'autre d&#233;&#231;oit, change, sort du cadre. La th&#233;rapie a aussi raison de le reconna&#238;tre comme un pi&#232;ge, parce qu'il ne peut pas tenir sur la dur&#233;e d'une vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La troisi&#232;me r&#233;alit&#233;, distincte des deux pr&#233;c&#233;dentes, est l'&lt;i&gt;amour inconditionnel mature&lt;/i&gt;. &lt;i&gt;&#171; Je t'aime, sans contrepartie attendue, en sachant que je ne t'aime pas pour ce que tu fais ni pour ce que tu me donnes, mais pour le fait que tu es. Cet amour ne d&#233;pend pas de ton comportement &#224; mon &#233;gard, ni de ce que tu deviens, ni de la dur&#233;e de notre lien. Il existe. &#187;&lt;/i&gt; Cette posture n'est ni une d&#233;pendance, ni un amour conditionnel masqu&#233;. Elle est une autre chose, qui m&#233;rite un concept propre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dogme th&#233;rapeutique fonctionne en confondant les trois. Il prend les caract&#233;ristiques pathologiques de la premi&#232;re r&#233;alit&#233;, et il les attribue &#224; la troisi&#232;me. Il en conclut que toute pr&#233;tention &#224; l'amour inconditionnel adulte est une r&#233;gression. La conclusion est non valide, parce qu'elle repose sur une confusion conceptuelle.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Spinoza, Levinas, bell hooks : quelques compagnies de pens&#233;e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e d'un amour inconditionnel adulte n'est pas nouvelle. Elle traverse plusieurs traditions philosophiques majeures, qui m&#233;riteraient d'&#234;tre prises au s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza, dans la cinqui&#232;me partie de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; (1677), d&#233;veloppe le concept d'&lt;i&gt;amor intellectualis Dei&lt;/i&gt;, l'amour intellectuel envers Dieu, qui est selon lui la forme la plus haute de l'amour humain. Cet amour n'est pas conditionn&#233; par ce que Dieu nous donne, il est la joie m&#234;me de comprendre que Dieu existe et que nous en faisons partie. Spinoza ne r&#233;serve pas cette posture &#224; la relation au divin ; tout amour authentique participe selon lui de cet amour intellectuel, dans la mesure o&#249; il aime ce qui est, et non l'image que l'on se fait de ce qui est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Emmanuel Levinas, dans &lt;i&gt;Totalit&#233; et infini&lt;/i&gt; (1961), formule la responsabilit&#233; &#233;thique envers autrui comme infinie et ant&#233;rieure &#224; toute condition. &lt;i&gt;&#171; Le moi, devant autrui, est infiniment responsable &#187;&lt;/i&gt;, &#233;crit-il dans &lt;i&gt;&#201;thique et infini&lt;/i&gt; (1982). Cette responsabilit&#233; n'est pas conditionn&#233;e par ce que l'autre fait, ni par ce qu'il me donne, ni par notre histoire commune. Elle pr&#233;c&#232;de tout calcul. Levinas parle de responsabilit&#233; plut&#244;t que d'amour, mais la structure est la m&#234;me, un rapport &#224; autrui qui ne se conditionne pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;bell hooks, dans &lt;i&gt;&#192; propos d'amour : Nouvelles visions&lt;/i&gt; (2000), prend frontalement la question dans le contexte des relations contemporaines am&#233;ricaines. Elle critique la psychologie populaire qui r&#233;duit l'amour &#224; un &#233;change &#233;motionnel &#233;quilibr&#233;, et plaide pour ce qu'elle appelle un &lt;i&gt;love ethic&lt;/i&gt;, une &#233;thique de l'amour, qui inclut la responsabilit&#233;, l'engagement, la confiance et le respect, sans pour autant les conditionner &#224; un retour sym&#233;trique. Elle reprend de Scott Peck l'id&#233;e qu'aimer, c'est la volont&#233; d'&#233;tendre son soi pour nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle d'autrui. Cette d&#233;finition n'a rien &#224; voir avec une r&#233;gression infantile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fabrice Midal, dans son travail r&#233;cent sur les liens, formule une th&#232;se proche, &#224; savoir que nous n'existons que par les liens, et que certains liens ne se conditionnent pas, parce qu'ils sont constitutifs de qui nous sommes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ne pas confondre l'inconditionnel avec le sans-limite&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une partie du malentendu vient de la confusion entre &lt;i&gt;inconditionnel&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;sans limite&lt;/i&gt;. On suppose souvent que si j'aime quelqu'un inconditionnellement, je dois tout accepter de lui, tout supporter, ne jamais rien refuser. Cette interpr&#233;tation est fausse, et c'est elle qui rend le concept inqui&#233;tant pour les th&#233;rapeutes attach&#233;s &#224; la sant&#233; psychique de leurs patients.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'inconditionnalit&#233; ne porte pas sur les actes que je suis pr&#234;t &#224; accepter de l'autre. Elle porte sur le fait m&#234;me de l'aimer. Je peux aimer inconditionnellement quelqu'un et lui interdire de venir chez moi. Je peux aimer inconditionnellement quelqu'un et ne plus jamais le voir. Je peux aimer inconditionnellement quelqu'un et lui dire qu'il me fait du mal, et m'&#233;loigner. L'amour est l'amour, les limites sont les limites. Les confondre, c'est c&#233;der &#224; un romantisme adolescent qui imagine que l'amour absorbe tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette distinction permet de r&#233;pondre aux objections les plus fr&#233;quentes contre le concept. &lt;i&gt;&#171; Mais tu ne peux pas aimer inconditionnellement quelqu'un de violent, de toxique, de manipulateur. &#187;&lt;/i&gt; Si, on peut. On peut continuer &#224; aimer cette personne, &#224; lui souhaiter le meilleur, &#224; reconna&#238;tre son humanit&#233;, tout en mettant les limites n&#233;cessaires, jusqu'&#224; ne plus partager sa vie, &#224; prot&#233;ger les enfants, &#224; porter plainte ou &#224; cesser tout contact si c'est ce qu'il faut faire. L'amour inconditionnel n'oblige &#224; rien d'autre qu'&#224; reconna&#238;tre que l'autre est. Il n'oblige pas &#224; se sacrifier, &#224; se d&#233;truire, &#224; se mettre en danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce malentendu, qui est massif, est peut-&#234;tre ce qui explique le mieux la r&#233;sistance contemporaine au concept. On l'a confondu avec le sacrifice de soi, avec la soumission, avec l'effacement. Or l'inconditionnalit&#233; dont je parle est compatible avec une pr&#233;sence tr&#232;s forte &#224; soi, avec des limites claires, avec un refus net du mauvais traitement. C'est une qualit&#233; d'amour, pas un effacement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Aimer n'est pas &#234;tre en relation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'autre confusion qu'il faut nommer, et qui me semble plus importante encore que la premi&#232;re, est celle qui s'&#233;tablit entre l'amour et la relation amoureuse. Quand on parle d'amour inconditionnel entre adultes, on imagine presque toujours que la question est pos&#233;e &#224; l'int&#233;rieur d'une relation amoureuse en cours, et la critique adress&#233;e au concept se loge dans cette supposition. Mais l'amour d&#233;borde la relation. Nous savons tous, sans en tirer toujours les cons&#233;quences, que l'on peut aimer des gens avec qui l'on n'est plus en relation, que l'on peut aimer des gens qui sont morts, que l'on peut aimer des auteurs, des artistes, des inconnus, des figures que l'on ne rencontrera jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet amour-l&#224; est l'une des formes les plus claires de l'amour, justement parce que rien ne le conditionne et qu'il n'attend rien. L'amour qu'on porte &#224; un parent disparu, &#224; un ami parti, &#224; un &#233;crivain dont on lit l'&#339;uvre, n'est conditionn&#233; par rien d'ext&#233;rieur &#224; lui. On peut le vivre seul, sans interlocuteur, sans r&#233;ponse. Il existe en moi, et il existe que je le partage ou pas. C'est exactement la m&#234;me structure que l'amour inconditionnel d&#233;crit dans les sections pr&#233;c&#233;dentes, simplement port&#233;e par une situation o&#249; la confusion avec la relation n'a plus lieu d'&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aimer sans risque, sans relation, sans contrepartie, c'est ais&#233;, et tout le monde sait l'avoir fait au moins une fois. Le vrai sujet est ailleurs. Il est de comprendre comment cet amour-l&#224;, dont nous reconnaissons l'existence sans peine d&#232;s qu'il s'agit d'absents, peut habiter et nourrir les relations amoureuses pr&#233;sentes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Adapter les conditions plut&#244;t que de conditionner l'amour&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est ici que la pens&#233;e devient pratique. Quand deux personnes s'aiment et vivent une relation, surviennent in&#233;vitablement des moments o&#249; les conditions de la vie commune ne conviennent pas. Les rythmes ne s'accordent pas, les territoires int&#233;rieurs sont trop diff&#233;rents, l'un veut vivre ensemble quand l'autre a besoin de plus de solitude, l'un veut &#234;tre disponible tout le temps quand l'autre ne le peut pas. Si l'on confond l'amour avec la relation, on conclut presque toujours que l'amour est en danger, qu'il n'est plus l&#224;, qu'il faut n&#233;gocier des conditions pour le ramener. La relation devient une tractation, dans laquelle chacun cherche &#224; faire admettre &#224; l'autre ses propres besoins, faute de quoi l'amour serait menac&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on sait que l'amour est inconditionnel, que son existence ne d&#233;pend pas des conditions de la relation, le mouvement s'inverse. L'amour n'est plus l'enjeu de la n&#233;gociation, il est ce qui la rend possible. Je sais qu'il est l&#224;, je n'ai pas &#224; le d&#233;fendre, je n'ai pas &#224; l'arracher par des concessions arrach&#233;es &#224; l'autre. Je peux donc, en confiance, travailler avec l'autre &#224; inventer les conditions qui permettent &#224; la relation d'exister et qui respectent les limites de chacun. Si la vie commune ne nous convient pas, nous pouvons d&#233;cider de ne pas vivre ensemble, parce que nous savons que cela ne mettra pas en danger notre amour. Si certains rythmes nous &#233;puisent, nous pouvons les modifier, sans craindre que le changement des conditions ne tue le sentiment. La relation se met au service de l'amour, et non l'inverse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette inversion change beaucoup de choses dans la vie pratique des couples. Au lieu d'attendre que l'autre remplisse les conditions que je pose, je peux adapter les conditions pour que la relation soit possible. L'amour cesse d'&#234;tre la r&#233;compense d'une conformit&#233; de l'autre &#224; mes attentes, il est reconnu comme un donn&#233;, &#224; partir duquel les conditions peuvent se discuter librement. Beaucoup de gens font cela sans le th&#233;oriser, en inventant des formes de relation d&#233;cal&#233;es par rapport au mod&#232;le dominant : vivre s&#233;par&#233;ment tout en s'aimant, garder des liens d'amour avec d'anciens partenaires, ne pas attendre que l'autre devienne ce qu'il n'est pas. Quand cela tient, c'est qu'au fond ils ont fait cette distinction entre l'amour et les conditions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quand vient une difficult&#233;, quand la peur, la fatigue, la d&#233;ception font vaciller la relation, on peut, si l'on sait que l'amour est inconditionnel, se reconnecter &#224; cette source. L'amour est l&#224;, je le sais, je n'ai pas besoin de l'obtenir par une preuve nouvelle. Je peux &#224; partir de l&#224; continuer &#224; aimer, et chercher les conditions qui permettent &#224; la relation de continuer ou, parfois, qui permettent &#224; la relation de prendre une autre forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que je vois autour de moi me rend cette pens&#233;e d'autant plus n&#233;cessaire. Beaucoup de relations s'arr&#234;tent dans la souffrance parce que les conditions ne conviennent plus, et que cette inad&#233;quation est interpr&#233;t&#233;e comme une disparition de l'amour. Or l'amour, dans bien des cas, est toujours l&#224;, plus grand que les conditions, plus important qu'elles. Si les personnes en pr&#233;sence avaient su qu'il existait sans condition, elles auraient pu travailler les conditions sans craindre de perdre l'amour, choisir d'autres formes, ou se s&#233;parer dans la reconnaissance du lien qui demeure, plut&#244;t que dans la croyance que tout est fini.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ce que reconna&#238;tre l'amour inconditionnel permet de tenir&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#226;ge des applications de rencontre et de la culture du &lt;i&gt;swipe&lt;/i&gt;, du remplacement rapide, de la mise en march&#233; des liens affectifs, le concept d'amour inconditionnel adulte a une port&#233;e critique pr&#233;cise. Il s'oppose &#224; la logique implicite de l'&#233;valuation permanente du partenaire et du &lt;i&gt;trade up&lt;/i&gt;, &#224; l'id&#233;e que chaque personne dans le couple est en principe rempla&#231;able par une autre. Cette logique est diffus&#233;e par les plateformes, mais aussi par certains discours th&#233;rapeutiques qui valorisent la &lt;i&gt;self-love&lt;/i&gt; au point de transformer toute relation en investissement &#224; rentabilit&#233; personnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reconna&#238;tre la possibilit&#233; de l'amour inconditionnel adulte, ce n'est pas appeler &#224; se sacrifier, ni &#224; rester dans des relations qui font du mal. C'est nommer une qualit&#233; de lien qui ne se ram&#232;ne pas &#224; l'&#233;change &#233;quilibr&#233;, qui ne se mesure pas en r&#233;ciprocit&#233;, et qui constitue, pour celles et ceux qui en font l'exp&#233;rience, un rep&#232;re existentiel. Il ne se confond pas avec la passion amoureuse, qui peut s'&#233;teindre. Il ne se confond pas avec l'attachement par habitude, qui est autre chose. Il est la reconnaissance que l'existence de l'autre, ind&#233;pendamment de ce qu'elle me donne, est pr&#233;cieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette reconnaissance est ce que les Anciens appelaient &lt;i&gt;philia&lt;/i&gt;, dans la lign&#233;e d'Aristote, ce que les chr&#233;tiens ont appel&#233; &lt;i&gt;agap&#232;&lt;/i&gt;, ce que la psychanalyse appelle parfois &lt;i&gt;amour v&#233;ritable&lt;/i&gt; en le distinguant du d&#233;sir et de la demande, dans la lign&#233;e de Lacan. Ces traditions n'ont pas disparu parce qu'elles seraient vieilles, elles ont &#233;t&#233; oubli&#233;es parce qu'elles d&#233;rangent les &#233;conomies relationnelles contemporaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie a quelque chose &#224; faire pour les rappeler, non pour ramener une morale ant&#233;rieure &#224; notre &#233;poque, mais pour nommer une dimension du lien que nos cat&#233;gories actuelles ne nomment plus, et dont la reconnaissance permet de vivre des relations plus libres, parce qu'on cesse alors de confondre la qualit&#233; de l'amour avec la conformit&#233; des conditions.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La pr&#233;sence vocale</title>
		<link>https://benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-la-presence/la-presence-vocale</link>
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		<dc:date>2026-05-19T13:57:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Pr&#233;sence</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;seaux sociaux</dc:subject>
		<dc:subject>T&#233;l&#233;phone</dc:subject>
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		<dc:subject>Voix</dc:subject>

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&lt;p&gt;T&#233;l&#233;phoner, laisser un message vocal, faire une visio, &#233;couter un podcast, suivre une diffusion en direct, parler avec une intelligence artificielle vocale : six mani&#232;res d'&#234;tre pr&#233;sent par la voix &#224; distance. Je propose une typologie de ces r&#233;gimes en distinguant, dans chacun, l'usage quotidien et la cr&#233;ation artistique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une exp&#233;rience que la ph&#233;nom&#233;nologie classique n'a pas vraiment pens&#233;e &lt;br class='autobr' /&gt;
T&#233;l&#233;phoner &#224; quelqu'un est une exp&#233;rience que la plupart des humains vivants aujourd'hui ont (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH113/2026_philsophie_presence_vocale-6594a.jpg?1779382144' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;T&#233;l&#233;phoner, laisser un message vocal, faire une visio, &#233;couter un podcast, suivre une diffusion en direct, parler avec une intelligence artificielle vocale : six mani&#232;res d'&#234;tre pr&#233;sent par la voix &#224; distance. Je propose une typologie de ces r&#233;gimes en distinguant, dans chacun, l'usage quotidien et la cr&#233;ation artistique.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une exp&#233;rience que la ph&#233;nom&#233;nologie classique n'a pas vraiment pens&#233;e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;T&#233;l&#233;phoner &#224; quelqu'un est une exp&#233;rience que la plupart des humains vivants aujourd'hui ont faite des milliers de fois, et pourtant peu de textes philosophiques rendent compte de ce qui s'y passe. La ph&#233;nom&#233;nologie classique a pens&#233; la perception, la rencontre incarn&#233;e, le face-&#224;-face, et elle n'a pas vraiment pens&#233; l'&#233;coute d&#233;sincarn&#233;e. L&#233;vinas a centr&#233; l'&#233;thique sur le visage de l'autre, Merleau-Ponty a pens&#233; le corps per&#231;u et perceveur ; la voix entendue &#224; distance, sans le corps qui l'&#233;met, reste un objet philosophique peu travaill&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce manque me semble g&#234;nant depuis que nos vies se d&#233;roulent en grande partie &#224; travers des dispositifs vocaux &#224; distance. T&#233;l&#233;phone, message vocal, visioconf&#233;rence, podcast, diffusion en direct, conversation avec une intelligence artificielle vocale, ces formes coexistent, se combinent, et structurent une part importante de ce que nous appelons aujourd'hui &lt;i&gt;&#234;tre en lien&lt;/i&gt;. Elles ne sont pas &#233;quivalentes, chacune produit une qualit&#233; de pr&#233;sence particuli&#232;re qui m&#233;rite d'&#234;tre analys&#233;e pour elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;T&#233;l&#233;phoner sans se voir&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au t&#233;l&#233;phone, deux personnes parlent en m&#234;me temps sans se voir. Le canal de communication est une seule bande &#233;troite, la voix, et tout le reste, expressions, postures, regards, environnement, doit &#234;tre d&#233;duit, imagin&#233;, ou explicitement racont&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette restriction produit, paradoxalement, une qualit&#233; d'attention particuli&#232;re. Quand on ne peut pas se distraire avec le visage de l'autre, on entend mieux sa voix, on per&#231;oit les modulations, les h&#233;sitations, les souffles, les bruits qui l'entourent. On construit une &lt;i&gt;pr&#233;sence auditive&lt;/i&gt; qui peut &#234;tre plus pr&#233;cise, dans certaines dimensions, que la pr&#233;sence en face &#224; face. Quelqu'un qui marche, qui s'assoit, qui boit, qui pleure sans le dire, signale par la voix et par les bruits environnants des informations qu'on n'aurait peut-&#234;tre pas capt&#233;es autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette modalit&#233; produit aussi une asym&#233;trie temporelle. La voix nue, sans image, soutient mal les longues pauses. Un silence au t&#233;l&#233;phone est plus charg&#233; qu'un silence en face &#224; face, parce qu'on ne sait pas si l'autre r&#233;fl&#233;chit, est g&#234;n&#233;, est parti, ou a eu un probl&#232;me. Le t&#233;l&#233;phone exige donc une parole plus continue, ou alors une explicitation des silences (&#171; je r&#233;fl&#233;chis &#187;, &#171; j'&#233;coute &#187;, &#171; pardon, j'&#233;tais distrait &#187;), et cette n&#233;cessit&#233; d'explicitation produit, &#224; son tour, une parole plus consciente d'elle-m&#234;me qu'en face &#224; face.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le t&#233;l&#233;phone est donc un dispositif qui creuse l'&#233;coute et qui exige la conscience de la voix comme acte. Il peut produire une intimit&#233; qui d&#233;passe celle de la rencontre incarn&#233;e, &#224; condition que les deux personnes acceptent ce r&#233;gime particulier.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Enregistrer un message que l'on peut reprendre avant de l'envoyer&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le message vocal a &#233;t&#233; d&#233;mocratis&#233; par les applications de messagerie au d&#233;but des ann&#233;es 2010. Il combine la qualit&#233; expressive de la voix avec l'asynchronicit&#233; du message &#233;crit, on enregistre, l'autre &#233;coute quand il veut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce r&#233;gime produit une posture d'&#233;locution particuli&#232;re. La personne qui enregistre s'adresse &#224; quelqu'un qui n'est pas l&#224; et qui &#233;coutera &#224; un moment qu'elle ne ma&#238;trise pas. Cette absence du destinataire au moment de l'&#233;nonciation modifie la parole, qui devient plus monologique, plus construite, plus compos&#233;e. On peut s'&#233;couter avant d'envoyer, recommencer si on ne se trouve pas juste, supprimer et reformuler. La parole vocale asynchrone est une parole qui peut &#234;tre &#233;dit&#233;e comme un texte, tout en gardant la chair du timbre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dispositif sert bien &#224; dire des choses qui demandent du temps. Une excuse difficile, une d&#233;claration, une remarque d&#233;licate, peuvent passer par message vocal mieux que par t&#233;l&#233;phone, parce que celui ou celle qui re&#231;oit peut &#233;couter, r&#233;&#233;couter, et prendre le temps de r&#233;pondre. La parole gagne en pr&#233;cision sans perdre en chair, mais elle perd l'ajustement imm&#233;diat &#224; la r&#233;action de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quand l'image d&#233;grade la qualit&#233; de l'&#233;coute&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La visioconf&#233;rence ajoute l'image au son et se pr&#233;sente, en g&#233;n&#233;ral, comme une am&#233;lioration du t&#233;l&#233;phone. On voit en plus d'entendre, donc on serait mieux en lien. Cette pr&#233;sentation est &#224; mon sens trompeuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'image en visio est cadr&#233;e, partielle, souvent &#224; mi-corps, parfois &#224; hauteur de visage. Elle ne donne pas acc&#232;s &#224; la corpor&#233;it&#233; compl&#232;te de l'autre, mais &#224; une repr&#233;sentation plate, derri&#232;re une cam&#233;ra dont on ne contr&#244;le ni la position ni la lumi&#232;re. Le regard ne peut pas se croiser vraiment, parce que regarder l'autre dans les yeux suppose de regarder la cam&#233;ra, et donc de ne plus voir ses yeux. Cette asym&#233;trie structurale des regards produit, &#224; terme, une fatigue particuli&#232;re, que la psychologie a nomm&#233;e fatigue Zoom apr&#232;s le confinement de 2020.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La visio cumule une pr&#233;sence visuelle d&#233;grad&#233;e et une pr&#233;sence sonore qui n'est pas pleine non plus, parce que la conscience de l'image distrait de la voix. On regarde en partie l'autre, en partie soi-m&#234;me dans le petit cadre, en partie l'environnement visible derri&#232;re l'autre, et l'attention se fragmente. On est paradoxalement moins pr&#233;sent &#224; la voix qu'on ne le serait au t&#233;l&#233;phone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette observation ne disqualifie pas l'usage de la visio, qui est utile dans beaucoup de contextes professionnels et qui maintient des liens &#224; distance ; elle invite seulement &#224; ne pas la consid&#233;rer comme une simple am&#233;lioration du t&#233;l&#233;phone. C'est un autre r&#233;gime, qui produit une autre qualit&#233; de pr&#233;sence, qu'il vaut mieux analyser pour ce qu'elle est plut&#244;t que de la comparer &#224; une pr&#233;sence incarn&#233;e dont elle ne tient pas la place.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une voix qui entre dans l'oreille comme celle d'un proche&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le podcast, qui a connu une expansion massive dans les ann&#233;es 2010 et 2020, propose un r&#233;gime encore diff&#233;rent. Une voix qui parle, sans interlocuteur pr&#233;sent, est &#233;cout&#233;e par un nombre variable de personnes &#224; des moments diff&#233;rents. Le rapport entre voix et auditeur est radicalement asym&#233;trique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette asym&#233;trie produit pourtant une intimit&#233; particuli&#232;re. L'auditeur &#233;coute le podcast dans des contextes intimes, les &#233;couteurs aux oreilles, dans le m&#233;tro, en faisant la cuisine, en marchant. La voix entre dans son oreille comme s'y trouvait celle d'une personne tr&#232;s proche. Le podcasteur, de son c&#244;t&#233;, parle souvent &#224; une seule personne imagin&#233;e, pas &#224; une foule, et cette adresse &#224; une-seule-personne, multipli&#233;e par des milliers d'auditeurs en m&#234;me temps, produit l'illusion d'un lien direct entre la voix et chacun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette illusion a des effets puissants. Elle permet &#224; des podcasteurs de construire, avec leurs auditeurs r&#233;guliers, un sentiment de proximit&#233; qui d&#233;passe celui de la lecture d'un livre, parce que la voix porte la chair que l'&#233;crit ne porte pas. Elle autorise aussi des d&#233;rives, quand cette intimit&#233; simul&#233;e est exploit&#233;e pour vendre, pour endoctriner, ou pour construire des communaut&#233;s captives autour d'une voix charismatique. Le podcast peut &#234;tre, &#224; cet endroit, un dispositif politique comparable &#224; ce que la radio a &#233;t&#233; au vingti&#232;me si&#232;cle, mais individualis&#233; et d&#233;territorialis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une parole vocale qui lit en temps r&#233;el ce qu'on lui r&#233;pond par &#233;crit&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Plus r&#233;cente encore est la diffusion en direct, sur des plateformes comme Twitch, Instagram Live ou TikTok Live, o&#249; une personne parle en vid&#233;o ou en audio devant un public qui peut r&#233;agir par des messages &#233;crits. La conversation devient radicalement asym&#233;trique, d'un c&#244;t&#233; une voix incarn&#233;e, de l'autre des fragments de texte qui d&#233;filent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dispositif a quelque chose d'in&#233;dit dans l'histoire de la communication humaine. Pour la premi&#232;re fois, une voix qui parle peut lire en temps r&#233;el ce que ses auditeurs lui r&#233;pondent et ajuster son discours en cons&#233;quence. La parole vocale devient interactive, mais l'interaction se fait sur deux registres incommensurables, la voix d'un c&#244;t&#233;, l'&#233;crit de l'autre. Le diffuseur peut r&#233;pondre &#224; un commentaire en parlant, ou ignorer la masse des commentaires en se concentrant sur quelques-uns.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette asym&#233;trie produit un r&#233;gime de pr&#233;sence tr&#232;s particulier. Les auditeurs sont &#224; la fois individu&#233;s, chacun peut &#233;crire et &#234;tre lu, et anonymes, la masse des messages efface chacun. Le diffuseur est &#224; la fois proche, sa voix arrive &#224; chacun dans son oreille, et distant, il ne conna&#238;t pas vraiment ceux qui l'&#233;coutent. Une intimit&#233; publique se construit, qui n'a pas vraiment d'&#233;quivalent dans les formes de communication ant&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dispositif a g&#233;n&#233;r&#233;, en quelques ann&#233;es, une &#233;conomie de l'attention dont les ressorts sont encore mal compris. Il a aussi produit des subjectivit&#233;s nouvelles. Celui ou celle qui diffuse en direct plusieurs heures par jour devant un public qu'il ou elle ne voit pas, &#233;labore une pr&#233;sence vocale qui demande des comp&#233;tences sp&#233;cifiques, encore peu th&#233;oris&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Converser avec une voix qui n'a pas de sujet derri&#232;re elle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis 2023-2024, des intelligences artificielles capables de tenir une conversation vocale en temps r&#233;el sont accessibles &#224; un large public. ChatGPT en mode vocal, Claude vocal, Gemini Live et leurs &#233;quivalents ouvrent un r&#233;gime in&#233;dit dans l'histoire humaine, qui est de converser &#224; voix haute avec une entit&#233; qui n'est pas une personne, qui peut moduler son ton, h&#233;siter, rire, marquer des silences, mais qui ne poss&#232;de aucune subjectivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce r&#233;gime m&#233;riterait une analyse propre, que je ne m&#232;ne pas enti&#232;rement ici. Je note deux faits saillants. Premi&#232;rement, l'exp&#233;rience de converser vocalement avec une IA est tr&#232;s diff&#233;rente de celle de l'&#233;crire ; la voix produit, imm&#233;diatement, l'illusion d'une pr&#233;sence subjective qui r&#233;siste &#224; la connaissance que l'on a de l'absence de cette subjectivit&#233;. Deuxi&#232;mement, cette illusion est utile pour certains usages, dangereuse pour d'autres, et son cadrage &#233;thique reste largement &#224; construire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept de &lt;i&gt;pr&#233;sence vocale&lt;/i&gt; trouve dans ce r&#233;gime sa formulation la plus radicale. La voix produit une pr&#233;sence, ind&#233;pendamment de la pr&#233;sence r&#233;elle de quelqu'un derri&#232;re elle. Cette dissociation entre voix et sujet, qui n'existait jusqu'&#224; tr&#232;s r&#233;cemment que dans des dispositifs marginaux, devient une exp&#233;rience quotidienne pour des centaines de millions de personnes en quelques ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'intention artistique dans chacun de ces r&#233;gimes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les six r&#233;gimes que je viens de d&#233;crire sont d'abord des usages ordinaires, t&#233;l&#233;phoner &#224; un parent, laisser un message &#224; un coll&#232;gue, faire une visio professionnelle, &#233;couter un podcast pendant le m&#233;tro, regarder un diffuseur en direct le soir, demander &#224; une IA vocale ce qu'on pourrait cuisiner. Ces usages quotidiens engagent la voix pour faire lien, pour transmettre une information ou pour organiser une action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais chacun de ces r&#233;gimes peut &#234;tre habit&#233; par une intention artistique, qui en change la port&#233;e, et les enjeux ne sont pas les m&#234;mes selon qu'on est dans un usage quotidien ou dans une cr&#233;ation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au t&#233;l&#233;phone, l'usage quotidien domine tr&#232;s largement. La voix t&#233;l&#233;phonique a pourtant &#233;t&#233; aussi un m&#233;dium de cr&#233;ation, depuis les performances par t&#233;l&#233;phone des ann&#233;es 1970 jusqu'aux &#339;uvres contemporaines de Sophie Calle, o&#249; le dispositif d'appel devient lui-m&#234;me la mati&#232;re de l'&#339;uvre. La conversation t&#233;l&#233;phonique enregistr&#233;e, mont&#233;e et diffus&#233;e comme pi&#232;ce sonore est une forme &#224; part enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le message vocal, le passage &#224; l'artistique est plus rare. Le format est encore r&#233;cent, et il n'a pas suscit&#233; de tradition de cr&#233;ation comparable &#224; celle du t&#233;l&#233;phone. Quelques performances l'utilisent comme mat&#233;riau, sans qu'un genre se soit constitu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La visioconf&#233;rence a, en revanche, connu pendant le confinement de 2020 une floraison de propositions artistiques, pi&#232;ces de th&#233;&#226;tre adapt&#233;es &#224; Zoom, performances multi-&#233;crans, exp&#233;riences chor&#233;graphiques &#224; distance. Cette p&#233;riode br&#232;ve a montr&#233; que le dispositif visio pouvait porter une cr&#233;ation, &#224; condition d'assumer ses contraintes propres plut&#244;t que d'essayer d'imiter la sc&#232;ne incarn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le podcast est probablement le r&#233;gime o&#249; la distinction entre quotidien et artistique est la plus visible et la plus travaill&#233;e. D'un c&#244;t&#233;, des podcasts d'information, de conversation, de chronique, qui prolongent les formats radiophoniques classiques dans un usage quotidien. De l'autre, une tradition de cr&#233;ation sonore, particuli&#232;rement vivante en France, autour de structures comme ARTE Radio, France Culture, ou des &#233;diteurs comme Binge, qui produit des fictions sonores, des documentaires de cr&#233;ation, des essais audio. Cette tradition s'inscrit dans la lign&#233;e des grands documentaires radio des ann&#233;es 1960 &#224; 2000, ceux de Yann Parantho&#235;n, de Ren&#233; Farabet, de l'Atelier de cr&#233;ation radiophonique, et trouve dans le format podcast des conditions de diffusion nouvelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diffusion en direct sur Twitch ou Instagram Live sert massivement &#224; l'usage quotidien (chroniqueurs, joueurs, animateurs qui parlent de leur journ&#233;e), mais elle accueille aussi des propositions artistiques, concerts en direct, performances qui jouent du dispositif, lectures publiques. Les deux usages cohabitent dans les m&#234;mes outils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'IA vocale n'a pas encore suscit&#233; de tradition artistique consolid&#233;e. Quelques performances ponctuelles utilisent la conversation avec une IA comme mati&#232;re d'une pi&#232;ce, mais nous sommes dans les premiers temps de ces dispositifs. Il est probable que des formes &#233;mergent dans les prochaines ann&#233;es, et que des artistes prennent au s&#233;rieux la voix synth&#233;tique comme mat&#233;riau, comme l'ont fait avec la voix enregistr&#233;e les pionniers de la musique &#233;lectroacoustique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette distinction entre usage quotidien et cr&#233;ation artistique n'est pas une hi&#233;rarchie. Un coup de t&#233;l&#233;phone &#224; une personne aim&#233;e peut produire plus d'intensit&#233; qu'une performance sonore &#233;labor&#233;e. Mais l'intention artistique change ce qui se joue dans le dispositif. Elle ouvre une attention &#224; la forme, au choix des silences, &#224; la composition du sens, qui transforme l'usage en proposition partag&#233;e. Les deux r&#233;gimes se nourrissent l'un l'autre. Les artistes qui travaillent un dispositif vocal rendent perceptible ce qui se joue dans son usage ordinaire, et les pratiques quotidiennes fournissent aux artistes la mati&#232;re &#224; partir de laquelle ils construisent leurs &#339;uvres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pourquoi cette liste de six r&#233;gimes n'est pas ferm&#233;e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces six r&#233;gimes ne forment pas une liste exhaustive. On pourrait y ajouter la radio classique, l'enregistrement audio sur cassettes ou CD, les conversations en r&#233;alit&#233; virtuelle qui commencent &#224; se d&#233;velopper. La typologie reste ouverte, elle a vocation &#224; structurer la pens&#233;e, pas &#224; enfermer l'exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'elle permet de voir, c'est que la &lt;i&gt;pr&#233;sence vocale&lt;/i&gt; n'est pas une chose unique, mais une famille de ph&#233;nom&#232;nes qui partagent quelques propri&#233;t&#233;s communes et se distinguent par d'autres. Toutes ces formes reposent sur la voix comme vecteur principal de la pr&#233;sence, et toutes op&#232;rent &#224; distance physique. Mais elles diff&#232;rent selon plusieurs lignes que la typologie a fait appara&#238;tre : leur synchronicit&#233; ou non, le fait que la parole y soit &#233;ph&#233;m&#232;re ou enregistr&#233;e, le fait qu'elle s'adresse &#224; une personne ou &#224; un public, et la possibilit&#233; ou non d'un ajustement en cours d'&#233;change.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je propose donc le concept de &lt;i&gt;r&#233;gime de pr&#233;sence vocale&lt;/i&gt; pour d&#233;signer chacune de ces configurations particuli&#232;res o&#249; la voix porte une pr&#233;sence &#224; distance, dans des conditions techniques et sociales sp&#233;cifiques. Chaque r&#233;gime produit une qualit&#233; d'&#233;coute et un usage de la parole qui lui sont propres. Penser ces r&#233;gimes pour eux-m&#234;mes, c'est se donner les moyens d'usages plus conscients, et de critiques plus pr&#233;cises quand certains r&#233;gimes produisent des effets ind&#233;sirables.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Choisir le r&#233;gime juste comme acte de soin&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette typologie a une port&#233;e pratique imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle invite d'abord &#224; ne pas confondre les r&#233;gimes. Une difficult&#233; de couple ne se r&#233;sout pas dans le m&#234;me registre selon qu'on en parle au t&#233;l&#233;phone, en visio ou en face &#224; face. Une r&#233;union professionnelle ne produit pas les m&#234;mes d&#233;cisions selon le dispositif. Un message vocal long n'a pas le m&#234;me effet qu'un texto. Choisir le r&#233;gime juste fait partie du soin que l'on porte &#224; la relation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle invite ensuite &#224; reconna&#238;tre que la culture occidentale moderne a longtemps disqualifi&#233; la voix au profit de l'&#233;crit. Platon d&#233;j&#224;, dans le &lt;i&gt;Ph&#232;dre&lt;/i&gt;, faisait dire &#224; Socrate que l'&#233;crit &#233;tait une menace pour la m&#233;moire et la pens&#233;e vive. La pens&#233;e moderne a largement renvers&#233; cette hi&#233;rarchie, l'&#233;crit a pris le pas comme support de l'autorit&#233;, du droit, de la connaissance, et la voix a &#233;t&#233; rel&#233;gu&#233;e au registre du familier, du fugace, du moins s&#233;rieux. Cette hi&#233;rarchie n'a plus de sens dans un monde o&#249; la voix circule par les r&#233;seaux comme l'&#233;crit, o&#249; elle peut &#234;tre enregistr&#233;e, transcrite, archiv&#233;e, retrait&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle invite enfin &#224; penser politiquement les dispositifs qui structurent nos r&#233;gimes vocaux. Qui poss&#232;de les plateformes de podcast et de diffusion en direct ? Quelles voix y ont acc&#232;s ? Quelles r&#232;gles d'algorithme amplifient quels discours ? Qui contr&#244;le les intelligences artificielles vocales que des millions de personnes vont consulter quotidiennement, et selon quels crit&#232;res ? Ces questions ne sont pas techniques, ce sont des questions politiques qui d&#233;cideront en partie de ce que sera la pens&#233;e commune des prochaines d&#233;cennies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reconna&#238;tre ces diff&#233;rences entre les r&#233;gimes de pr&#233;sence vocale, et pratiquer chacun pour ce qu'il est, fait d&#233;sormais partie du travail n&#233;cessaire pour critiquer ceux qui d&#233;gradent les liens humains, et pour habiter les autres avec discernement.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Donner sans attendre</title>
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&lt;p&gt;L'anthropologie nous a appris &#224; nous m&#233;fier du don, qu'elle d&#233;crit toujours pris dans une obligation de retour. Il existe pourtant une autre forme de don, qui se d&#233;ploie dans la dur&#233;e sans en d&#233;pendre, qui b&#233;n&#233;ficie d'abord &#224; celui qui donne, et qu'on retrouve dans certains liens humains comme dans les biens communs num&#233;riques. Je l'appelle don sans attente. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le don selon Marcel Mauss &lt;br class='autobr' /&gt;
Marcel Mauss, dans son Essai sur le don (1925), pose une th&#232;se devenue classique. Dans toutes les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L112xH150/2026_philsophie_donner_sans_attendre-9d541.jpg?1779382144' class='spip_logo spip_logo_right' width='112' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'anthropologie nous a appris &#224; nous m&#233;fier du don, qu'elle d&#233;crit toujours pris dans une obligation de retour. Il existe pourtant une autre forme de don, qui se d&#233;ploie dans la dur&#233;e sans en d&#233;pendre, qui b&#233;n&#233;ficie d'abord &#224; celui qui donne, et qu'on retrouve dans certains liens humains comme dans les biens communs num&#233;riques. Je l'appelle don sans attente.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le don selon Marcel Mauss&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Marcel Mauss, dans son &lt;i&gt;Essai sur le don&lt;/i&gt; (1925), pose une th&#232;se devenue classique. Dans toutes les soci&#233;t&#233;s humaines qu'il a &#233;tudi&#233;es, le don n'est jamais gratuit. Il est pris dans une triple obligation, celle de donner, celle de recevoir, celle de rendre. Celui qui donne attend implicitement un retour, celui qui re&#231;oit est oblig&#233; d'accepter, celui qui a re&#231;u doit rendre. Le don circule, et cette circulation est ce qui lie les personnes et les groupes. Mauss conclut que le don apparemment gratuit ne l'est qu'en surface, et qu'il est sur le fond l'instrument d'une &#233;conomie de la dette et de l'honneur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse de Mauss a eu une post&#233;rit&#233; consid&#233;rable, en ce qu'elle a fond&#233; une grande partie de l'anthropologie &#233;conomique, mais aussi une certaine m&#233;fiance &#224; l'&#233;gard du don qui parcourt les pens&#233;es critiques contemporaines. Quand on offre quelque chose, dit-on en suivant Mauss, on attend toujours quelque chose en retour ; le don est une strat&#233;gie sous couvert de g&#233;n&#233;rosit&#233;, le donneur s'ach&#232;te une position de pouvoir sur le receveur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette suspicion n'est pas absurde, et elle d&#233;crit avec justesse une grande partie des comportements de don dans les soci&#233;t&#233;s humaines, y compris ceux qui se pr&#233;sentent comme d&#233;sint&#233;ress&#233;s. Elle ne suffit pourtant pas &#224; rendre compte d'une exp&#233;rience que beaucoup de personnes connaissent et qui m&#233;rite un concept propre, celle du don que l'on fait sans attendre, sans calculer, parce que cela nous fait du bien &#224; nous, ind&#233;pendamment de ce que l'autre en fera.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le don pur selon Derrida&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Jacques Derrida, dans &lt;i&gt;Donner le temps&lt;/i&gt; (1991), reprend la question l&#224; o&#249; Mauss l'avait laiss&#233;e, et montre que le don pur est, &#224; la limite, impossible. D&#232;s qu'il est reconnu comme don, il entre dans une &#233;conomie symbolique qui annule sa puret&#233;. Si je donne avec l'intention de donner, j'entre d&#233;j&#224; dans la logique de la reconnaissance ; si je donne en cachant que je donne, je me prive moi-m&#234;me de la satisfaction du don ; si je suis remerci&#233;, le don circule comme dette. Le don pur, qui ne serait inscrit dans aucune &#233;conomie, ne pourrait exister que dans un instant si fugace qu'il &#233;chapperait m&#234;me &#224; la conscience du donneur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse me semble passer &#224; c&#244;t&#233; de quelque chose, parce qu'elle pense le don sous l'angle de l'&#233;v&#233;nement isol&#233;, du geste dat&#233;, de la transaction. L'exp&#233;rience que je voudrais d&#233;crire est diff&#233;rente, en ce qu'elle se d&#233;ploie comme une posture durable, comme une mani&#232;re d'&#234;tre en lien qui consiste &#224; donner r&#233;guli&#232;rement sans tenir le compte. Cette posture n'&#233;limine pas la question de la reconnaissance, elle la d&#233;place. Elle ne demande pas que la reconnaissance vienne, elle accepte qu'elle vienne ou pas, et elle continue.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un parent, un ami, un d&#233;veloppeur&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Prenons d'abord le cas d'un parent dont l'enfant adulte ne donne plus de nouvelles, &#224; la suite d'un conflit ou d'un choix de loyaut&#233; avec l'autre parent. Ce parent peut continuer &#224; envoyer des messages r&#233;guliers, des marques d'attention pour les anniversaires, des nouvelles de la famille, sans que l'enfant ne r&#233;ponde jamais. La psychologie populaire d&#233;crit habituellement cette pratique comme un manque de respect de soi, une d&#233;pendance affective, parfois m&#234;me un harc&#232;lement. Elle est pourtant, pour celles et ceux qui la pratiquent, une discipline d'amour qui consiste &#224; maintenir le lien ouvert pour le jour o&#249; il pourra se reprendre, m&#234;me si ce jour ne vient jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre exemple, celui d'un ami qui &#233;crit r&#233;guli&#232;rement &#224; une connaissance traversant une p&#233;riode difficile, sans recevoir de r&#233;ponses parce que cette personne n'a plus la force de r&#233;pondre. Les messages ne sont pas perdus, ils tiennent quelque chose, ils signalent que quelqu'un est l&#224;. Le donneur ne sait pas s'ils sont re&#231;us, et il continue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dernier exemple, celui d'un d&#233;veloppeur qui contribue &#224; un logiciel libre. Il &#233;crit du code, le publie sous une licence ouverte, le maintient pendant des ann&#233;es sans r&#233;tribution financi&#232;re et sans reconnaissance autre que celle d'une communaut&#233; souvent silencieuse. Des millions de personnes utilisent son code sans le savoir. Il n'attend ni gratitude, ni paiement, ni c&#233;l&#233;brit&#233; ; il fait ce qu'il fait parce que cela lui semble juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces trois situations, qui paraissent disparates, ont la m&#234;me structure. Elles d&#233;crivent un don qui se d&#233;ploie dans la dur&#233;e, qui ne d&#233;pend pas du retour, et qui reste coh&#233;rent m&#234;me quand le retour ne vient jamais. C'est ce que je voudrais nommer &lt;i&gt;le don sans attente&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Donner pour soi&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une objection s'impose tout de suite. Si je donne sans rien attendre de l'autre, c'est peut-&#234;tre que j'attends quelque chose de moi-m&#234;me. Je donne pour la satisfaction d'avoir donn&#233;, pour l'image que je me fais de moi, pour la posture morale que cela me procure. Le don sans attente serait alors un don narcissique, d&#233;guis&#233; sous une &#233;thique noble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objection est partiellement juste. Le don sans attente comporte effectivement une dimension de b&#233;n&#233;fice pour soi, et cette dimension est pr&#233;cis&#233;ment ce qui le rend tenable dans la dur&#233;e. Un don purement sacrificiel, qui ne procurerait rien &#224; celui qui donne, ne pourrait pas se maintenir, car le donneur s'&#233;puiserait, deviendrait amer, et finirait par exiger un retour. Le don sans attente tient parce qu'il est, en lui-m&#234;me, source de bien-&#234;tre pour celui qui le pratique. Donner fait du bien &#224; celui qui donne, ind&#233;pendamment de la r&#233;ception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette circulation interne, o&#249; le bien circule entre le donneur et lui-m&#234;me par l'acte de donner, n'est pas de m&#234;me nature que la circulation externe que Mauss d&#233;crit. Elle ne cr&#233;e pas de dette pour le receveur, elle ne lui demande pas de rendre, elle peut m&#234;me parfois ne pas requ&#233;rir qu'il accepte explicitement le don.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Tim Berners-Lee donne le Web&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette structure se retrouve &#224; grande &#233;chelle dans le ph&#233;nom&#232;ne des biens communs num&#233;riques. Tim Berners-Lee, en 1990-1991, con&#231;oit le HTTP et le HTML, les deux protocoles qui rendent possible le World Wide Web. Il aurait pu les breveter, en faire fortune, contr&#244;ler leur &#233;volution. Il choisit de les rendre publics, libres et gratuits, et cette d&#233;cision a permis &#224; internet de devenir ce qu'il est. Trente-cinq ans plus tard, des milliards de personnes utilisent ces protocoles sans savoir qu'ils ont &#233;t&#233; donn&#233;s par un homme qui n'attendait rien en retour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Richard Stallman, dans les ann&#233;es 1980, fonde le mouvement du logiciel libre autour de quatre libert&#233;s, celles d'utiliser, d'&#233;tudier, de modifier et de redistribuer. La licence GPL qu'il r&#233;dige rend possible l'existence de logiciels qui ne peuvent jamais &#234;tre privatis&#233;s. Linus Torvalds, en 1991, publie le noyau Linux sous cette licence, ce qui aboutira &#224; un syst&#232;me d'exploitation utilis&#233; aujourd'hui dans la grande majorit&#233; des serveurs du monde, sans qu'aucune entreprise ne le poss&#232;de.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le format Markdown, cr&#233;&#233; par John Gruber et Aaron Swartz en 2004, suit la m&#234;me logique, avec un standard simple et public que des centaines d'outils peuvent impl&#233;menter sans demander la permission. C'est ce format que les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives utilisent aujourd'hui pour structurer leurs r&#233;ponses, sans que personne ne touche de droits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yochai Benkler, dans &lt;i&gt;La Richesse des r&#233;seaux&lt;/i&gt; (2006), th&#233;orise ces ph&#233;nom&#232;nes sous le nom de production par les pairs fond&#233;e sur les communs (&lt;i&gt;commons-based peer production&lt;/i&gt;). Ces formes de production &#233;chappent &#224; la fois &#224; la logique du march&#233; et &#224; celle de l'&#201;tat, parce qu'elles reposent sur des contributions volontaires non r&#233;tribu&#233;es, motiv&#233;es par d'autres ressorts que l'int&#233;r&#234;t mon&#233;taire ou la contrainte hi&#233;rarchique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chris Anderson, dans &lt;i&gt;Makers : la nouvelle r&#233;volution industrielle&lt;/i&gt; (2012), montre comment cette logique s'&#233;tend &#224; l'industrie mat&#233;rielle, avec le partage de plans pour l'impression 3D, les machines &#224; commande num&#233;rique, les fab labs. Les plans circulent gratuitement, les objets sont fabriqu&#233;s localement par chacun. Anderson y voit l'amorce d'une r&#233;volution productive comparable &#224; celle qu'a op&#233;r&#233;e internet pour l'information.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une &#233;conomie qui n'est pas l'&#233;conomie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces pratiques ont en commun de produire de la valeur sans la marchandiser. Le HTML a une valeur immense pour la civilisation contemporaine, et personne ne le poss&#232;de. Le noyau Linux a une valeur &#233;conomique &#233;valu&#233;e &#224; des centaines de milliards de dollars si on la mesurait en co&#251;t de d&#233;veloppement &#233;quivalent, et personne ne le facture. Wikip&#233;dia est l'une des sources d'information les plus consult&#233;es au monde, et personne n'y gagne d'argent en tant que contributeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce ph&#233;nom&#232;ne a longtemps &#233;t&#233; d&#233;crit comme marginal, comme un r&#233;sidu, comme une exception &#224; la logique &#233;conomique g&#233;n&#233;rale. Il appara&#238;t au contraire de plus en plus clairement comme l'une des formes de production de valeur les plus puissantes de notre &#233;poque, et une part consid&#233;rable de l'&#233;conomie num&#233;rique mondiale repose sur des biens communs que personne n'a privatis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette &#233;conomie qui n'est pas l'&#233;conomie, le don sans attente fonctionne &#224; grande &#233;chelle. Il fonctionne parce que chaque contributeur trouve dans son acte un b&#233;n&#233;fice imm&#233;diat (apprentissage, satisfaction, reconnaissance par les pairs, sentiment de participer &#224; quelque chose qui le d&#233;passe), et parce que la communaut&#233; qui se forme autour des biens communs constitue un espace social riche en liens. C'est une autre forme de relation &#224; la valeur, qui n'a rien &#224; voir avec le sacrifice.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une mani&#232;re d'&#234;tre en lien&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je propose donc de forger le concept de &lt;i&gt;don sans attente&lt;/i&gt; pour d&#233;signer cette posture qui consiste &#224; donner r&#233;guli&#232;rement, dans la dur&#233;e, sans d&#233;pendre du retour, parce que l'acte de donner constitue en lui-m&#234;me un bien pour celui qui donne. Le concept se distingue du don maussien, pris dans le triple cycle donner-recevoir-rendre, et du don pur derridien, pens&#233; comme &#233;v&#233;nement impossible. Il d&#233;signe une posture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quatre propri&#233;t&#233;s la caract&#233;risent. D'abord, elle s'inscrit dans la dur&#233;e et non dans l'&#233;v&#233;nement isol&#233;, ce qui en fait une mani&#232;re d'&#234;tre en lien plut&#244;t qu'un geste h&#233;ro&#239;que. Ensuite, elle reste coh&#233;rente m&#234;me quand le retour ne vient pas, quand l'autre ne re&#231;oit pas, ne r&#233;pond pas, ne reconna&#238;t pas, et que le donneur continue tout de m&#234;me. Elle b&#233;n&#233;ficie aussi &#224; celui qui donne sans que cela en fasse un calcul int&#233;ress&#233;, parce que le b&#233;n&#233;fice est dans l'acte m&#234;me et non dans l'attente d'un retour. Enfin, elle cr&#233;e des biens communs, qu'il s'agisse de liens humains, de savoirs partag&#233;s, de logiciels ou de protocoles, des biens qui ne sont la propri&#233;t&#233; de personne et b&#233;n&#233;ficient &#224; tous.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Liens humains, biens communs, pens&#233;e politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le concept de don sans attente a une port&#233;e pratique sur plusieurs plans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan des liens humains, il donne un cadre conceptuel pour d&#233;fendre des pratiques que la psychologie populaire disqualifie. Continuer &#224; &#233;crire &#224; un enfant qui ne r&#233;pond pas n'est pas du masochisme, maintenir un lien sans r&#233;ciprocit&#233; imm&#233;diate n'est pas une d&#233;pendance. Ce sont des pratiques qui peuvent &#234;tre justes, qui peuvent faire du bien &#224; celui qui les pratique, et qui peuvent parfois faire du bien &#224; celui qui re&#231;oit, m&#234;me quand il ne le manifeste pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan de la production de valeur, le concept invite &#224; reconna&#238;tre ce qui se passe vraiment dans les biens communs num&#233;riques. Une part consid&#233;rable de l'infrastructure de notre &#233;poque a &#233;t&#233; produite par don sans attente, et cette part n'appara&#238;t pas dans les statistiques &#233;conomiques classiques, parce que ces statistiques mesurent la valeur mon&#233;taire &#233;chang&#233;e et non la valeur d'usage produite. Si l'on apprend &#224; mesurer autrement, on d&#233;couvre une &#233;conomie qui fonctionne &#224; grande &#233;chelle depuis quarante ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan de la pens&#233;e politique enfin, il invite &#224; d&#233;passer l'opposition fatigu&#233;e entre le march&#233; et l'&#201;tat. Une troisi&#232;me voie de production et de circulation de la valeur existe, celle des communs, qui n'est pas une utopie mais une r&#233;alit&#233; &#233;prouv&#233;e, et qui a produit certaines des infrastructures les plus pr&#233;cieuses de notre civilisation. La penser philosophiquement, c'est se donner les moyens de la d&#233;fendre quand les pouvoirs institu&#233;s cherchent &#224; la privatiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le don sans attente, dans cette perspective, est l'&#233;thique implicite d'un mode de production qui m&#233;rite d'&#234;tre reconnu comme tel.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le savoir-corps de la peur</title>
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		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Corps</dc:subject>
		<dc:subject>F&#233;minisme</dc:subject>
		<dc:subject>Peur</dc:subject>
		<dc:subject>Ville</dc:subject>
		<dc:subject>Communication</dc:subject>
		<dc:subject>Pens&#233;e</dc:subject>
		<dc:subject>Domination</dc:subject>
		<dc:subject>Exp&#233;rience</dc:subject>
		<dc:subject>Libert&#233;</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Une femme qui rentre chez elle &#224; pied le soir a du danger un savoir corporel pr&#233;cis que l'homme qui marche dans la m&#234;me rue n'a pas. Je propose le concept de savoir-corps pour penser cette connaissance qui s'inscrit par exposition, et l'asym&#233;trie &#233;pist&#233;mologique qu'elle r&#233;v&#232;le. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une femme rentre chez elle &#224; pied &lt;br class='autobr' /&gt;
Une femme rentre chez elle &#224; pied, le soir. Elle entend des pas derri&#232;re elle, acc&#233;l&#232;re l&#233;g&#232;rement, traverse pour mettre la rue entre elle et celui qui marche, v&#233;rifie du coin de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH100/2026_philosophie_savoir_corps-ac942.jpg?1779382145' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Une femme qui rentre chez elle &#224; pied le soir a du danger un savoir corporel pr&#233;cis que l'homme qui marche dans la m&#234;me rue n'a pas. Je propose le concept de savoir-corps pour penser cette connaissance qui s'inscrit par exposition, et l'asym&#233;trie &#233;pist&#233;mologique qu'elle r&#233;v&#232;le.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une femme rentre chez elle &#224; pied&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une femme rentre chez elle &#224; pied, le soir. Elle entend des pas derri&#232;re elle, acc&#233;l&#232;re l&#233;g&#232;rement, traverse pour mettre la rue entre elle et celui qui marche, v&#233;rifie du coin de l'&#339;il sa silhouette, &#233;coute si les pas changent de rythme. Elle tient ses cl&#233;s dans sa main, pr&#234;tes. Elle &#233;value en quelques secondes plusieurs trajets possibles selon ce qui la s&#233;pare encore de sa porte. Elle n'y pense pas comme &#224; une d&#233;cision, son corps fait cela tout seul depuis qu'elle a treize ou quatorze ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un homme qui passe par la m&#234;me rue n'&#233;prouve rien de tout cela. Il marche en pensant &#224; ce qu'il fera demain, &#224; la conversation qu'il vient d'avoir, au film qu'il regardera ce soir, et les pas derri&#232;re lui sont des pas qu'il n'enregistre pas comme un signal. Aucun protocole corporel ne lui est disponible pour ce que vit la femme &#224; dix m&#232;tres de lui, et cette absence d'enregistrement, il la prend pour la normalit&#233; du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette sc&#232;ne est ordinaire, elle se r&#233;p&#232;te sous des formes variables des millions de fois chaque soir, et c'est elle qui m'am&#232;ne &#224; formuler ce qui suit, parce qu'elle touche &#224; une question de connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ce que Polanyi appelle savoir tacite&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Michael Polanyi a forg&#233; en 1966, dans &lt;i&gt;La Dimension tacite&lt;/i&gt;, le concept de savoir tacite, qu'on traduit aussi par savoir incorpor&#233;. Sa th&#232;se est que nous savons toujours plus que ce que nous pouvons dire. Quand un m&#233;decin reconna&#238;t &#224; l'&#339;il un diagnostic difficile, ou qu'un musicien improvise dans un style donn&#233;, il mobilise un savoir qui ne se r&#233;duit pas aux r&#232;gles qu'il pourrait formuler, un savoir qui s'est inscrit dans son corps par exposition et par pratique r&#233;p&#233;t&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Polanyi d&#233;crit pour les professions, je voudrais le d&#233;placer vers ce que les corps f&#233;minins savent du danger sexuel et sexiste, et plus largement vers ce que les corps minoris&#233;s savent du danger qui leur est propre. Ce savoir-l&#224; n'est appris ni dans les livres ni dans les institutions qui pr&#233;tendent former les enfants &#224; la vie. Il s'apprend par les avertissements parentaux, par le r&#233;cit des situations o&#249; d'autres femmes ont &#233;t&#233; agress&#233;es, par la premi&#232;re main aux fesses dans les transports &#224; treize ans, par le commentaire d&#233;sagr&#233;able au coin de la rue, par la peur travers&#233;e dans le m&#233;tro &#224; minuit. Il s'inscrit ensuite dans la posture, dans le regard, dans la fa&#231;on de marcher, dans le calcul des trajets et des heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce savoir est r&#233;el, il sauve des vies ou &#233;vite &#224; des vies d'&#234;tre profond&#233;ment alt&#233;r&#233;es, il oriente l'action de fa&#231;on pertinente, et il a toutes les caract&#233;ristiques d'une connaissance &#224; ceci pr&#232;s qu'il ne se laisse pas r&#233;duire &#224; un &#233;nonc&#233; propositionnel.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;De Descartes aux th&#233;ories f&#233;ministes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;pist&#233;mologie occidentale moderne, de Descartes aux philosophes des sciences d'aujourd'hui, a privil&#233;gi&#233; les savoirs explicites et d&#233;montrables, et tenu pour suspects ceux qui passent par le corps ou par la pratique. Cette hi&#233;rarchie a eu des effets politiques importants, en ce que les savoirs des femmes, des classes populaires ou des peuples colonis&#233;s ont &#233;t&#233; syst&#233;matiquement disqualifi&#233;s au profit de savoirs qui se laissaient &#233;crire dans le bon format, celui des hommes occidentaux instruits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tournant ph&#233;nom&#233;nologique, avec Edmund Husserl puis Maurice Merleau-Ponty, a partiellement corrig&#233; ce biais en r&#233;habilitant le r&#244;le du corps dans la perception et la connaissance, et la correction prend toute sa port&#233;e dans les th&#233;ories f&#233;ministes contemporaines. Iris Marion Young, dans &lt;i&gt;Throwing Like a Girl&lt;/i&gt; (1980), montre que la corpor&#233;it&#233; f&#233;minine est structur&#233;e d&#232;s l'enfance par un apprentissage de la retenue et de l'auto-protection. Sandra Bartky, dans &lt;i&gt;Femininity and Domination&lt;/i&gt; (1990), analyse comment la peur du regard masculin fa&#231;onne la posture, la d&#233;marche et l'occupation de l'espace. Sara Ahmed reprend ces analyses dans &lt;i&gt;Living a Feminist Life&lt;/i&gt; (2017) en les &#233;largissant aux corps racis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces autrices convergent sur ce point. Il existe un savoir du danger qui s'inscrit dans le corps des personnes expos&#233;es et qui structure leur rapport au monde, un savoir qui reste largement invisible pour celles et ceux qui ne le partagent pas.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'asym&#233;trie &#233;pist&#233;mologique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est cette invisibilit&#233; qui produit ce que j'appelle &lt;i&gt;l'asym&#233;trie &#233;pist&#233;mologique&lt;/i&gt;. Quand une femme dit &#224; un homme qu'elle a peur dans certaines situations, deux attitudes sont possibles de la part de cet homme. Il peut prendre cette peur pour ce qu'elle est, un savoir corporel sur le monde, et ajuster en cons&#233;quence son propre comportement et sa propre lecture des situations. Il peut aussi la prendre pour une &#233;motion subjective et exag&#233;r&#233;e, qu'il disqualifie au nom de sa propre exp&#233;rience, laquelle ne lui livre aucune raison de craindre quoi que ce soit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde attitude est statistiquement la plus fr&#233;quente, et sa logique est facile &#224; comprendre. L'homme en question ne ressent rien, son exp&#233;rience corporelle ne lui apprend rien qui ressemble &#224; ce que la femme d&#233;crit, et il ne voit pas, depuis l&#224; o&#249; il se tient, pourquoi il y aurait &#224; craindre quoi que ce soit. Il construit alors, avec toute la bonne foi du monde, une th&#232;se selon laquelle la peur f&#233;minine serait disproportionn&#233;e, fabriqu&#233;e par les m&#233;dias ou entretenue par un discours victimaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette construction est imparable, mais &#224; condition de tenir l'exp&#233;rience corporelle pour un crit&#232;re universel. Si tout corps ressentait la m&#234;me chose dans la m&#234;me situation, l'absence de peur chez l'un impliquerait effectivement l'absence de raison de peur pour l'autre. Mais cette universalit&#233; pr&#233;suppos&#233;e est fausse, parce que les corps ne sont pas &#233;quivalents, n'ont pas la m&#234;me histoire et n'ont pas &#233;t&#233; expos&#233;s aux m&#234;mes choses. Le savoir-corps de l'un n'est pas celui de l'autre, et c'est aussi la raison pour laquelle l'absence de peur du roi de la savane ne dit rien sur la s&#233;curit&#233; r&#233;elle des proies.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le concept de savoir-corps&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je propose donc le concept de &lt;i&gt;savoir-corps&lt;/i&gt; pour d&#233;signer cette forme de connaissance qui s'inscrit dans le corps d'une personne par exposition r&#233;p&#233;t&#233;e, oriente son action de fa&#231;on pertinente, et ne se laisse pas transmettre par un &#233;nonc&#233; propositionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept reprend des &#233;l&#233;ments du savoir tacite de Polanyi, du sch&#233;ma corporel de Merleau-Ponty et du savoir situ&#233; de Donna Haraway, mais il les articule sur un terrain particulier, celui des connaissances que les corps minoris&#233;s acqui&#232;rent du danger qui leur est propre. Il a quatre propri&#233;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, il est &lt;i&gt;acquis&lt;/i&gt; et non inn&#233;. Une fillette de cinq ans n'a pas encore le savoir-corps de la peur sexiste, elle l'apprend progressivement, par des micro-exp&#233;riences r&#233;p&#233;t&#233;es et par l'impr&#233;gnation du savoir corporel des femmes qui l'entourent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, il est &lt;i&gt;non communicable&lt;/i&gt;, au sens o&#249; il ne peut pas se transf&#233;rer par un &#233;nonc&#233;. Une femme peut tenter d'expliquer &#224; un homme ce qu'elle ressent dans certaines situations, elle ne peut pas le lui faire &#233;prouver, et cette limite n'est pas un d&#233;faut de p&#233;dagogie, elle tient &#224; la nature m&#234;me de ce type de connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est aussi &lt;i&gt;vrai&lt;/i&gt;. Il dit quelque chose du monde r&#233;el. Quand une femme &#233;value qu'une situation est dangereuse, il lui arrive de se tromper, comme tout savoir empirique, mais en moyenne elle ne se trompe pas, et les statistiques disponibles confirment ce que les corps savent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est enfin &lt;i&gt;politique&lt;/i&gt;. Sa disqualification massive par les institutions et par les hommes ordinaires est l'un des m&#233;canismes par lesquels les violences contre les femmes ont pu durer si longtemps sans &#234;tre trait&#233;es comme un probl&#232;me social, et tant que le savoir-corps des victimes reste disqualifi&#233; au profit du non-savoir-corps des dominants, le statu quo se reproduit.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Penser depuis des corps situ&#233;s&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Reconna&#238;tre le savoir-corps demande d'abord de modifier nos protocoles de d&#233;bat. Quand quelqu'un t&#233;moigne d'un savoir corporel, il faut suspendre l'&#233;valuation rationnelle qui consisterait &#224; exiger des preuves au sens explicite. Le t&#233;moignage est ici la preuve elle-m&#234;me, parce que c'est tout ce que ce type de connaissance peut produire, et la demande de preuve suppl&#233;mentaire revient &#224; nier le type de connaissance dont il s'agit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela demande aussi de reconna&#238;tre nos propres ignorances. Tout corps a son savoir-corps et tout corps a ses non-savoirs-corps. Un homme peut avoir un savoir-corps pr&#233;cis du ch&#244;mage de longue dur&#233;e s'il l'a v&#233;cu, et ce savoir reste invisible pour ceux qui ne l'ont pas v&#233;cu, hommes comme femmes. Un Noir peut avoir du contr&#244;le policier un savoir-corps qu'aucun Blanc ne peut acqu&#233;rir par lecture. Une personne handicap&#233;e peut avoir de l'inaccessibilit&#233; de la ville un savoir-corps que les valides ne per&#231;oivent pas. Le savoir-corps n'est donc pas le privil&#232;ge d'un groupe particulier, c'est la propri&#233;t&#233; de tout corps situ&#233;, et ses contenus varient avec les situations dans lesquelles ce corps a v&#233;cu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour celles et ceux qui ne sont pas expos&#233;s &#224; un danger donn&#233;, reconna&#238;tre le savoir-corps demande enfin un travail particulier. Ce travail ne se confond pas avec l'empathie superficielle qui consiste &#224; imaginer qu'on est &#224; la place de l'autre ; il demande quelque chose de plus difficile, qui est de reconna&#238;tre que l'autre sait quelque chose que je ne saurai jamais, et que cette diff&#233;rence fait justement la structure de la connaissance commune, loin d'en &#234;tre un d&#233;faut. Il n'y a pas de point de vue de Sirius depuis lequel un seul observateur verrait tous les dangers possibles ; il y a une multiplicit&#233; de corps, dont chacun est en contact avec ce qui le menace, et la connaissance n'est juste qu'&#224; condition d'articuler ces multiplicit&#233;s sans les r&#233;duire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ce que MeToo a rendu visible&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse rejoint des ph&#233;nom&#232;nes tr&#232;s contemporains. Depuis l'irruption de #MeToo en 2017, les r&#233;seaux sociaux ont rendu massivement visibles des t&#233;moignages qui circulaient auparavant dans la sph&#232;re priv&#233;e, et ce mouvement a mis en commun des savoirs-corps f&#233;minins &#224; une &#233;chelle sans pr&#233;c&#233;dent. Mais les m&#234;mes plateformes ont aussi diffus&#233; une r&#233;action antif&#233;ministe qui prend la forme d'une disqualification frontale du savoir-corps : &lt;i&gt;&#171; Vous exag&#233;rez, vous g&#233;n&#233;ralisez, vos statistiques sont biais&#233;es. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie a, dans ce contexte, quelque chose &#224; apporter qui n'est pas d'ordre moral. Il ne s'agit pas pour elle de prendre parti, mais de dire ce qu'est ce type de connaissance, comment il s'acquiert, ce qu'il vaut, et pourquoi sa disqualification syst&#233;matique est fausse au sens de la connaissance elle-m&#234;me, en plus d'&#234;tre injuste. Le concept de savoir-corps me para&#238;t un instrument utilisable pour ce travail.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Quand le r&#233;el n'existe pas, on ne peut pas en parler</title>
		<link>https://benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-du-soin-et-du-collectif/quand-le-reel-n-existe-pas-on-ne-peut-pas-en-parler</link>
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		<dc:date>2026-05-16T09:45:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Amour</dc:subject>
		<dc:subject>Couple</dc:subject>
		<dc:subject>Intelligence artificielle</dc:subject>
		<dc:subject>Jacques Lacan</dc:subject>
		<dc:subject>Lien</dc:subject>
		<dc:subject>Parole</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie</dc:subject>
		<dc:subject>Pouvoir</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;alit&#233;</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;On reproche souvent &#224; certaines personnes de ne pas savoir parler de ce qu'elles vivent dans leurs liens. Je voudrais soutenir que leur silence n'est pas toujours une carence d'expression, mais parfois la lucidit&#233; de quelqu'un qui constate qu'il n'y a, dans son exp&#233;rience, rien &#224; mettre en mots. Distinguer une parole habit&#233;e d'une parole fabriqu&#233;e permet, &#224; mon sens, de penser ce qui se joue alors. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu n'arrives pas &#224; mettre des mots sur ce que tu ressens &#187; &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans certains liens, l'un des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/intelligence-artificielle" rel="tag"&gt;Intelligence artificielle&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/lien" rel="tag"&gt;Lien&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/parole" rel="tag"&gt;Parole&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/philosophie" rel="tag"&gt;Philosophie&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/realite" rel="tag"&gt;R&#233;alit&#233;&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH100/2026_philosophie_reel-30de5.jpg?1779274451' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;On reproche souvent &#224; certaines personnes de ne pas savoir parler de ce qu'elles vivent dans leurs liens. Je voudrais soutenir que leur silence n'est pas toujours une carence d'expression, mais parfois la lucidit&#233; de quelqu'un qui constate qu'il n'y a, dans son exp&#233;rience, rien &#224; mettre en mots. Distinguer une parole habit&#233;e d'une parole fabriqu&#233;e permet, &#224; mon sens, de penser ce qui se joue alors.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Tu n'arrives pas &#224; mettre des mots sur ce que tu ressens &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans certains liens, l'un des deux reproche &#224; l'autre de ne pas savoir parler de ce qu'ils vivent. &lt;i&gt;&#171; Tu n'arrives pas &#224; mettre des mots sur ce que tu ressens &#187;&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;&#171; Pourquoi tu ne dis rien quand je te pose la question ? &#187;&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;&#171; C'est moi qui dois tout porter dans cette relation. &#187;&lt;/i&gt; Ces reproches s'adressent en g&#233;n&#233;ral &#224; des personnes que l'on dit pudiques ou introverties, et la psychologie contemporaine a m&#234;me un mot pour cela, &lt;i&gt;l'alexithymie&lt;/i&gt;, qu'elle d&#233;finit comme l'incapacit&#233; &#224; identifier et &#224; exprimer ses &#233;motions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon hypoth&#232;se est autre. Quand quelqu'un n'arrive pas &#224; parler d'un lien, ce n'est pas toujours parce qu'il ne saurait pas s'exprimer, c'est parfois, et m&#234;me souvent, parce qu'il n'y a rien &#224; dire. Non que le lien soit vide d'&#233;v&#233;nements, mais ce que l'autre demande &#224; entendre, ce que l'autre veut faire exister par la parole, n'existe pas dans l'exp&#233;rience v&#233;cue de la personne interrog&#233;e. Le silence devient alors le signe d'une lucidit&#233; plut&#244;t que d'une carence &#224; corriger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette inversion d&#233;place la question elle-m&#234;me. On n'a plus &#224; se demander comment apprendre &#224; mieux parler, on a &#224; se demander ce que parler vraiment veut dire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La parole qui accomplit la pens&#233;e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La pens&#233;e occidentale moderne, depuis Descartes, a fait du langage l'instrument privil&#233;gi&#233; de l'esprit. Les pens&#233;es seraient d&#233;j&#224; l&#224;, form&#233;es en amont, claires et distinctes, et le langage viendrait les exprimer ensuite. Cette conception domine encore dans nos institutions, dans nos th&#233;rapies, dans nos formations &#224; la communication, et elle suppose qu'&#224; toute pens&#233;e correspond une formulation possible, et qu'&#224; toute &#233;motion correspond une mise en mots possible. Quand cette mise en mots ne vient pas, c'est, dit-on, que la personne a un probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Ph&#233;nom&#233;nologie de la perception&lt;/i&gt; parue en 1945, Maurice Merleau-Ponty formule une conception toute diff&#233;rente. &lt;i&gt;&#171; Le langage authentique exprime ; il ne traduit pas une pens&#233;e toute faite, il l'accomplit &#187;&lt;/i&gt;, &#233;crit-il. La parole vraie n'exprime pas quelque chose qui aurait exist&#233; avant elle dans l'esprit, elle fait exister ce qu'elle dit &#224; mesure qu'elle le dit, la pens&#233;e se formant dans la parole et non avant. Cette conception, qui rejoint en partie celle de Wilhelm von Humboldt, change le rapport au silence, parce que si la parole accomplit la pens&#233;e, alors l'absence de parole signale dans certains cas l'absence de pens&#233;e correspondante, et l'absence de pens&#233;e correspondante peut signaler &#224; son tour l'absence d'exp&#233;rience &#224; penser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le silence cesse alors d'&#234;tre un d&#233;ficit. Il devient, dans certains cas, le signe qu'il n'y a, &#224; cet endroit-l&#224;, rien &#224; symboliser parce qu'il n'y a rien.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le noyau de r&#233;el qui ne se laisse pas symboliser&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans son s&#233;minaire sur le r&#233;el, Jacques Lacan pose une distinction qui &#233;claire la question. Le r&#233;el est ce qui r&#233;siste &#224; la symbolisation, ce qui ne se laisse pas mettre en mots, ce qui ne s'&#233;puise pas dans le r&#233;cit que l'on en fait. C'est en ce sens qu'il se distingue du symbolique, ordre des signifiants, et de l'imaginaire, ordre des repr&#233;sentations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette distinction sert habituellement &#224; penser le trauma, sous l'id&#233;e qu'il y aurait, dans l'exp&#233;rience traumatique, un noyau de r&#233;el qui ne peut pas se dire et qui revient sous d'autres formes (r&#234;ves, sympt&#244;mes, r&#233;p&#233;titions). Mais on peut la mobiliser aussi &#224; l'envers, pour penser ce qui se passe quand quelqu'un est somm&#233; de parler de quelque chose qui n'existe pas dans son exp&#233;rience. La sommation porte alors sur l'imaginaire, on demande &#224; l'autre de fabriquer un r&#233;cit, de construire une repr&#233;sentation qui ferait croire &#224; une r&#233;alit&#233; partag&#233;e, et le silence devient une fid&#233;lit&#233; au r&#233;el, le refus de symboliser ce qui n'a pas eu lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce refus est parfois &#233;prouv&#233; comme une violence par celui qui demande la parole, et il l'est, parce qu'il r&#233;v&#232;le l'inexistence de ce que l'autre voulait faire exister par les mots. Mais il n'est pas l'effet d'une mauvaise volont&#233;, c'est l'expression d'un rapport au monde o&#249; la parole reste ancr&#233;e dans l'exp&#233;rience, o&#249; l'on ne fabrique pas de r&#233;el par les mots.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La parole habit&#233;e et la parole fabriqu&#233;e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il y a une parole qui h&#233;site, se reprend, se cherche, qui bute sur ce qu'elle veut dire et laisse exister le silence. Ses formules sont rarement &#233;l&#233;gantes, et elle est rarement satisfaisante du point de vue de la communication, parce qu'elle laisse des trous, des impr&#233;cisions, des questions ouvertes. Elle ne ment pas, non par souci moral mais parce qu'elle ne sait pas faire autrement, ne pouvant dire que ce qui est. Ce qu'elle dit, elle le dit pour de vrai, et c'est ce que je voudrais appeler une &lt;i&gt;parole habit&#233;e&lt;/i&gt;, par quoi j'entends une parole qui dit ce qui a &#233;t&#233; v&#233;cu, ressenti, per&#231;u.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre parole circule &#224; c&#244;t&#233; de celle-l&#224;, et souvent dans la m&#234;me bouche, qui ne s'ancre dans aucune exp&#233;rience v&#233;cue. Fluide et structur&#233;e, elle remplit l'espace, apporte des r&#233;ponses, propose une coh&#233;rence, elle a tous les attributs de la parole sociale r&#233;ussie. Mais elle ne dit pas ce qui est, elle dit ce qu'il faut dire, ou ce qu'il est utile de dire, ou ce que l'autre attend d'entendre, et c'est par l&#224; qu'elle se s&#233;pare du r&#233;el. Elle peut &#234;tre sinc&#232;re du point de vue de celui qui la prononce, qui croit ce qu'il dit, tout en &#233;tant d&#233;connect&#233;e de ce qu'il &#233;prouve effectivement. C'est ce que je voudrais appeler une &lt;i&gt;parole fabriqu&#233;e&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux r&#233;gimes ne se distribuent pas selon les personnes mais selon les contextes, et la m&#234;me personne peut, &#224; un moment, parler de mani&#232;re habit&#233;e, &#224; un autre moment fabriquer du sens l&#224; o&#249; il n'y a, &#224; cet endroit-l&#224;, rien &#224; dire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Dis-moi que tu m'aimes &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans les relations humaines, et particuli&#232;rement dans les liens amoureux, ces deux r&#233;gimes se rencontrent souvent. L'un des partenaires a besoin que l'autre confirme par des mots l'existence du lien (&lt;i&gt;&#171; Dis-moi que tu m'aimes, dis-moi qu'on est un couple, dis-moi ce que tu ressens pour moi &#187;&lt;/i&gt;), et cette demande peut venir d'une ins&#233;curit&#233; affective, ou d'un fonctionnement plus dominateur o&#249; la parole de l'autre sert &#224; valider une fiction que l'on entretient soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre partenaire, s'il fonctionne dans le r&#233;gime de la parole habit&#233;e, ne peut pas r&#233;pondre &#224; la demande, et ce n'est ni par manque d'amour ni par pudeur excessive, c'est parce que la formulation attendue n'existe pas dans son exp&#233;rience. Il aime peut-&#234;tre profond&#233;ment, et autrement, il vit peut-&#234;tre avec une intensit&#233; que les formulations conventionnelles ne pourraient que trahir. Mais il ne peut pas dire ce qui n'est pas, et plus on lui demande, plus il s'enfonce dans le silence, parce que la demande revient &#224; lui faire fabriquer ce qu'il ne sait pas fabriquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'asym&#233;trie devient alors un pi&#232;ge. Celui qui demande interpr&#232;te le silence comme un d&#233;faut d'amour, celui qui se tait constate qu'aucun mot ne convient, et la relation se vit comme un &#233;chec de communication, alors qu'elle est en r&#233;alit&#233; la rencontre de deux r&#233;gimes incompatibles de rapport &#224; la parole.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ne dire que ce qu'on peut dire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mon propos n'est pas un &#233;loge du silence. Il y a des silences qui sont des fuites, d'autres qui sont des refus, d'autres encore qui sont des violences. Le silence en lui-m&#234;me ne dit rien, c'est sa relation &#224; l'exp&#233;rience v&#233;cue qui le qualifie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que je voudrais d&#233;fendre, c'est la l&#233;gitimit&#233; de la parole habit&#233;e contre l'injonction sociale et th&#233;rapeutique &#224; parler quoi qu'il arrive. Cette injonction repose sur un pr&#233;suppos&#233; qui me para&#238;t trop rarement interrog&#233;, &#224; savoir que parler est toujours bon, et que celui qui ne parvient pas &#224; mettre en mots a un probl&#232;me &#224; r&#233;soudre. Or, dans certaines situations, mettre en mots ce qui n'est pas v&#233;cu serait en soi le probl&#232;me, parce que cela installerait une fiction &#224; la place du r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;thique de la parole habit&#233;e consiste &#224; ne dire que ce que l'on peut dire, &#224; accepter que des silences soient n&#233;cessaires, &#224; refuser de fabriquer du sens l&#224; o&#249; il n'y a rien &#224; dire. Elle suppose une confiance dans le fait que les liens vrais se manifestent autrement que par les mots qu'on attend d'eux, et que ceux qui demandent la parole de l'autre acceptent d'entendre, parfois, le silence comme une r&#233;ponse &#224; part enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La parole sans corps des machines&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette distinction prend une port&#233;e nouvelle &#224; l'&#226;ge des intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives. Ces syst&#232;mes produisent par construction de la parole fabriqu&#233;e, dans la mesure o&#249; ils sont entra&#238;n&#233;s &#224; g&#233;n&#233;rer des formulations probables compte tenu d'un contexte, sans aucun ancrage dans une exp&#233;rience v&#233;cue, puisqu'ils n'ont pas d'exp&#233;rience. Cela ne les disqualifie pas, parce qu'ils rendent des services r&#233;els, mais cela invite &#224; reconna&#238;tre que la parole produite par les machines, aussi fluide soit-elle, ne dit jamais ce qui est, elle dit ce qui peut se dire dans un contexte donn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inversement, cela am&#232;ne &#224; mieux reconna&#238;tre la valeur singuli&#232;re de la parole humaine quand elle est habit&#233;e, c'est-&#224;-dire quand elle dit quelque chose qu'aucune machine ne peut produire, parce que cela vient d'une exp&#233;rience corporelle, situ&#233;e, dat&#233;e. Cette parole-l&#224; devient un rep&#232;re d'autant plus pr&#233;cieux que la parole fabriqu&#233;e prolif&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept de parole habit&#233;e est, en ce sens, un concept de notre &#233;poque. Il aurait &#233;t&#233; incompr&#233;hensible il y a trente ans, parce que nous n'avions pas l'exp&#233;rience massive de la parole sans corps que nous avons aujourd'hui. Il devient n&#233;cessaire pour penser ce qui distingue, dans nos vies travers&#233;es de discours, la parole qui s'ancre dans une exp&#233;rience de celle qui n'est qu'un assemblage probable de mots.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Qu'est-ce que la philosophie aujourd'hui ?</title>
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&lt;p&gt;Toute personne porte une philosophie sans le savoir, h&#233;rit&#233;e de sa culture. J'essaie ici de dire ce qu'est, pour moi, philosopher aujourd'hui, en forgeant des concepts depuis la pr&#233;sence et la vie v&#233;cue. &lt;br class='autobr' /&gt;
Personne n'&#233;chappe &#224; la philosophie &lt;br class='autobr' /&gt;
Toute personne, qu'elle s'int&#233;resse ou non &#224; la philosophie, vit sa vie selon une certaine conceptualisation du monde. Cette conceptualisation lui a &#233;t&#233; transmise sans qu'elle l'ait choisie, par sa famille, par son &#233;cole, par la culture dans laquelle (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Toute personne porte une philosophie sans le savoir, h&#233;rit&#233;e de sa culture. J'essaie ici de dire ce qu'est, pour moi, philosopher aujourd'hui, en forgeant des concepts depuis la pr&#233;sence et la vie v&#233;cue.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Personne n'&#233;chappe &#224; la philosophie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Toute personne, qu'elle s'int&#233;resse ou non &#224; la philosophie, vit sa vie selon une certaine conceptualisation du monde. Cette conceptualisation lui a &#233;t&#233; transmise sans qu'elle l'ait choisie, par sa famille, par son &#233;cole, par la culture dans laquelle elle a grandi, par les &#339;uvres qu'elle fr&#233;quente, par la musique qu'elle &#233;coute, par la langue qu'elle parle, par les histoires qu'on s'est racont&#233;es autour d'elle depuis l'enfance. Quand on agit dans le monde, qu'on aime, qu'on travaille, qu'on d&#233;cide, qu'on juge ce qui est bien ou ce qui ne l'est pas, on mobilise sans le savoir un ensemble de concepts qui structurent notre rapport au r&#233;el. Personne n'agit en dehors de concepts, m&#234;me les personnes qui n'ont jamais ouvert un livre de philosophie. Ce qu'on appelle bon sens, intuition, &#233;vidence, sagesse populaire, tout cela est fait de concepts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;pendance aux concepts h&#233;rit&#233;s a une cons&#233;quence concr&#232;te sur ce que nous voyons du monde. On ne per&#231;oit jamais que ce que nos concepts permettent de percevoir. Deux personnes qui regardent les m&#234;mes nuages peuvent y voir des choses tr&#232;s diff&#233;rentes, l'une un visage, l'autre un animal, ou la m&#234;me chose si elles partagent les m&#234;mes images. Ce qui leur permet de voir, et ce qui les emp&#234;che de voir, c'est leur conceptualisation pr&#233;alable. Quand l'une d&#233;crit ce qu'elle voit &#224; l'autre, parfois l'autre y acc&#232;de, parfois pas. Une conceptualisation nouvelle ouvre un champ de perception qui n'existait pas avant. Ce qu'on n'arrive pas &#224; conceptualiser, on ne l'exp&#233;rimente pas vraiment, m&#234;me si on le c&#244;toie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les concepts qui nous viennent de la culture finissent d'ailleurs par para&#238;tre naturels, et c'est ce qui les rend si difficiles &#224; voir. La jalousie amoureuse, par exemple, est v&#233;cue par beaucoup de personnes comme une &#233;motion qui jaillirait spontan&#233;ment du fait d'aimer. Or l'ethnologie nous montre que d'autres cultures conceptualisent l'amour, la fid&#233;lit&#233;, le couple, d'une mani&#232;re qui ne produit pas cette &#233;motion-l&#224;, ou qui la produit dans des circonstances tr&#232;s diff&#233;rentes des n&#244;tres. Ce que nous tenons pour naturel est en r&#233;alit&#233; l'effet d'une conceptualisation h&#233;rit&#233;e que nous projetons ensuite sur le monde, jusque sur les animaux que nous observons, &#224; qui nous pr&#234;tons spontan&#233;ment des sentiments conformes aux n&#244;tres alors que les ressorts de leurs relations sont probablement tr&#232;s diff&#233;rents. La culture, ce sont les concepts incorpor&#233;s &#224; un point tel qu'on ne les reconna&#238;t plus comme tels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce sens qu'on peut dire que la philosophie concerne tout le monde, sans exception. La seule question qui s&#233;pare les humain&#183;es n'est pas de savoir si on philosophe ou non, c'est de savoir si on a envie de prendre conscience de la philosophie qu'on porte d&#233;j&#224;, et de faire &#233;voluer sa propre vision du monde au contact d'autres. Pour ma part, je suis principalement nourri par des philosophies occidentales, qui s'opposent d'ailleurs entre elles autant qu'elles dialoguent, et je sais qu'il existe bien d'autres philosophies que les philosophies occidentales, que je connais peu et qui m&#233;riteraient d'&#234;tre fr&#233;quent&#233;es davantage. Une philosophie n'est pas un exercice intellectuel isol&#233; du reste de la vie. Elle pilote nos m&#339;urs, nos mani&#232;res de vivre, ce qu'on s'autorise et ce qu'on se refuse, jusqu'aux &#233;motions que nous tenons pour les plus intimement n&#244;tres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La philosophie comme cr&#233;ation de concepts&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Gilles Deleuze et F&#233;lix Guattari, dans &lt;i&gt;Qu'est-ce que la philosophie ?&lt;/i&gt; (1991), formulent une th&#232;se que je trouve &#233;clairante pour comprendre ce que peut &#234;tre l'exercice philosophique. La philosophie est l'activit&#233; qui consiste &#224; cr&#233;er des concepts. Non &#224; les commenter, non &#224; les transmettre, non &#224; les hi&#233;rarchiser dans une histoire des id&#233;es qui culminerait toujours dans la pens&#233;e occidentale moderne. &#192; les cr&#233;er, &#224; partir de l'exp&#233;rience d'une &#233;poque et d'une situation, pour rendre pensable ce qui jusque-l&#224; ne l'&#233;tait pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; La philosophie est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts &#187;&lt;/i&gt;, &#233;crivent-ils d&#232;s l'introduction, et plus loin, &lt;i&gt;&#171; le philosophe est l'ami du concept, il est concept en puissance. C'est dire que la philosophie n'est pas un simple art de former, d'inventer ou de fabriquer des concepts, car les concepts ne sont pas n&#233;cessairement des formes, des trouvailles ou des produits. La philosophie, plus rigoureusement, est la discipline qui consiste &#224; cr&#233;er des concepts. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;finition est nette, et je m'y appuie, en gardant &#224; l'esprit qu'elle ne dit pas que la philosophie se r&#233;duit &#224; la fabrication de concepts neufs. Une grande partie du travail philosophique consiste &#224; comprendre les concepts que d'autres ont forg&#233;s, &#224; les remettre en mouvement, &#224; les discuter, &#224; les &#233;prouver dans d'autres situations que celles qui les ont vus na&#238;tre. C'est aussi un travail philosophique que de descendre dans ses propres concepts, ceux qui nous animent &#224; notre insu, pour les nommer et voir ce qu'ils valent. Cr&#233;er et comprendre ne sont pas deux activit&#233;s s&#233;par&#233;es. Comprendre un concept fait par d'autres, c'est d&#233;j&#224; commencer &#224; le reformuler avec ses propres mots, donc &#224; le recr&#233;er en partie. Et cr&#233;er un concept neuf, c'est n&#233;cessairement le faire en discussion avec des concepts qui existent d&#233;j&#224;, qu'on assume, qu'on d&#233;place ou qu'on r&#233;cuse.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Tout le monde peut philosopher&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si la philosophie est partout, et si le travail philosophique consiste &#224; conscientiser ce qui nous traverse d&#233;j&#224;, alors elle ne peut pas &#234;tre l'apanage d'une caste savante qui d&#233;tiendrait, par sa formation universitaire, le monopole de cet exercice. Norbert Elias l'a montr&#233; dans ses analyses du processus de civilisation, les savoirs se constituent socialement, par exclusion progressive de celles et ceux qui n'ont pas les codes. La philosophie professionnelle, telle qu'elle s'enseigne dans les universit&#233;s fran&#231;aises, fonctionne souvent de cette mani&#232;re. Elle se l&#233;gitime par la ma&#238;trise d'un ensemble d'auteur&#183;rices jug&#233;&#183;es incontournables, par l'usage d'un vocabulaire sp&#233;cialis&#233;, par la capacit&#233; &#224; se situer dans une histoire des positions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela est utile, et je m'en sers comme tout le monde, parce qu'il est int&#233;ressant d'avoir lu, d'avoir des r&#233;f&#233;rences, de pouvoir situer ce qu'on dit dans une tradition. Cela ne suffit pourtant pas &#224; faire la philosophie. La philosophie est aussi, et peut-&#234;tre surtout, ce qui se passe quand on conscientise, depuis sa pratique du monde, les concepts dans lesquels on vit, qu'on en discute avec d'autres, et qu'on forge parfois un concept nouveau qui &#233;claire ce qu'on vit. Les caf&#233;s philo, les ateliers de philosophie en milieu populaire, les r&#233;flexions des praticien&#183;nes qui pensent leur m&#233;tier valent autant philosophiquement que les colloques savants, &#224; condition qu'il y ait conscientisation r&#233;elle, discussion r&#233;elle, et non simple r&#233;citation. D&#233;couvrir un concept qui nous habite d&#233;j&#224; sans qu'on l'avait nomm&#233; est un acte philosophique tout aussi profond que d'en forger un in&#233;dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette position n'est pas anti-intellectuelle. Elle exige au contraire une rigueur d'autant plus grande qu'on ne s'appuie pas sur une autorit&#233; institutionnelle pour l&#233;gitimer ce que l'on dit. Pour moi, philosopher consiste pr&#233;cis&#233;ment &#224; confronter sa propre pens&#233;e aux pens&#233;es des autres, qui ont n&#233;cessairement une philosophie diff&#233;rente de la sienne, avec des points communs et des points de divergence. Il est tr&#232;s int&#233;ressant, dans une discussion philosophique r&#233;elle, de nommer ce sur quoi on est d'accord, et pourquoi on l'est, et ce sur quoi on n'est pas d'accord, et pourquoi on ne l'est pas. C'est par cette confrontation rigoureuse, qui n'oppose pas une autorit&#233; &#224; une autre mais qui fait travailler les concepts ensemble, que la philosophie avance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un concept est l'enfant d'une exp&#233;rience historique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand Spinoza forge le concept de &lt;i&gt;conatus&lt;/i&gt; au XVII&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, dans son &lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; (1677), il nomme l'effort par lequel chaque &#234;tre tend &#224; pers&#233;v&#233;rer dans son existence et &#224; d&#233;velopper sa puissance d'agir. Ce concept lui sert &#224; penser une exp&#233;rience qui est la sienne et celle de son temps, celle d'un juif marrane exclu de sa communaut&#233;, qui cherche &#224; fonder une &#233;thique vivante en dehors des autorit&#233;s religieuses, dans une soci&#233;t&#233; hollandaise qui ouvre d&#233;j&#224; quelque chose comme la modernit&#233;. Quand Hannah Arendt forge le concept de &lt;i&gt;banalit&#233; du mal&lt;/i&gt; en 1963, elle pense quelque chose qui n'aurait pas pu se penser ainsi avant la Shoah et la bureaucratie totalitaire du XX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle. Quand Bernard Stiegler forge le concept de &lt;i&gt;prol&#233;tarisation&lt;/i&gt; dans son sens &#233;largi, il pense ce qui se joue dans la captation industrielle de l'attention par les m&#233;dias num&#233;riques. Chaque concept est l'enfant d'une exp&#233;rience historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre &#233;poque est travers&#233;e par un bouleversement anthropologique majeur, dont la dimension technologique n'est pas un d&#233;tail. Cette transformation a commenc&#233; il y a deux si&#232;cles avec la r&#233;volution industrielle, qui a d&#233;j&#224; reconfigur&#233; ce que c'est que travailler, ce que c'est qu'habiter, ce que c'est que faire partie d'un collectif. Le train a ensuite modifi&#233; radicalement le rapport humain &#224; l'espace, en rendant traversables des distances qui ne l'&#233;taient pas, et en imposant des horaires nationaux synchronis&#233;s qui ont remplac&#233; les temps locaux. L'automobile a continu&#233; ce mouvement &#224; l'&#233;chelle individuelle, en ouvrant la possibilit&#233; d'organiser sa vie autour d'une mobilit&#233; personnelle, avec des effets profonds sur la vie familiale et professionnelle. Le t&#233;l&#233;graphe puis le t&#233;l&#233;phone ont permis pour la premi&#232;re fois dans l'histoire de l'humanit&#233; une communication instantan&#233;e entre des humain&#183;es s&#233;par&#233;&#183;es par de grandes distances. La radio et la t&#233;l&#233;vision ont diffus&#233; une parole publique &#224; l'&#233;chelle des nations. Internet a modifi&#233; notre rapport au savoir, &#224; la valeur, &#224; la circulation des id&#233;es. Le t&#233;l&#233;phone portable a modifi&#233; notre rapport &#224; l'espace priv&#233;, au temps disponible, &#224; la disponibilit&#233; d'autrui. Les applications de rencontre ont chang&#233; la mani&#232;re dont des millions de personnes constituent leur vie affective. Les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives modifient aujourd'hui la fa&#231;on dont nous pensons, dont nous apprenons, dont nous &#233;crivons. Chacune de ces &#233;tapes n'est pas un simple changement d'outils. Elle d&#233;place ce que c'est que vivre, penser, aimer, &#234;tre en lien, mais aussi ce que c'est que travailler, ce que c'est que cr&#233;er, ce que c'est que croire, ce que c'est que transmettre. &#192; chaque &#233;tape, des concepts qui paraissaient stables ont d&#251; &#234;tre repens&#233;s, et certains n'ont jamais retrouv&#233; la m&#234;me solidit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essentiel de la philosophie qui se publie en fran&#231;ais aujourd'hui pense pourtant ces transformations &#224; travers des concepts forg&#233;s avant elles. On lit Heidegger sur la technique, Lacan sur le d&#233;sir, Foucault sur le pouvoir. Ces pens&#233;es sont pr&#233;cieuses, et il vaut la peine de les fr&#233;quenter, &#224; condition de garder &#224; l'esprit qu'aucune n'a &#233;t&#233; &#233;labor&#233;e dans le monde o&#249; nous vivons. Mobilis&#233;es sans pr&#233;caution, elles risquent d'&#233;clairer &#224; c&#244;t&#233; de ce qu'elles pr&#233;tendent &#233;clairer. Plusieurs philosophes contemporain&#183;es travaillent &#224; combler cet &#233;cart, et il vaut la peine de les nommer parce qu'elles et eux ouvrent le terrain sur lequel j'essaie moi-m&#234;me de penser. Mark Alizart, dans &lt;i&gt;Informatique c&#233;leste&lt;/i&gt; (2017), &#233;crivait avant l'arriv&#233;e des grands mod&#232;les de langage que &lt;i&gt;&#171; l'informatique embarrasse la philosophie depuis qu'elle est n&#233;e &#187;&lt;/i&gt;, et proposait de repenser le rapport entre la nature, l'esprit et le calcul. Anne Alombert, dans &lt;i&gt;Schizophr&#233;nie num&#233;rique&lt;/i&gt; (2023) puis dans &lt;i&gt;De la b&#234;tise artificielle&lt;/i&gt; (2025), prolonge la pens&#233;e de Stiegler en travaillant la question de la prol&#233;tarisation cognitive &#224; l'&#226;ge des intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives. Yuk Hui, dans &lt;i&gt;Sur l'existence des objets num&#233;riques&lt;/i&gt; (2016, traduit en fran&#231;ais en 2024), reprend Simondon pour penser le statut des objets propres au num&#233;rique. Ces auteur&#183;rices ne s'accordent pas entre elles et eux, et c'est pr&#233;cis&#233;ment ce qui rend la conversation fertile.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Penser le monde depuis la pr&#233;sence&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand je dis que la philosophie pense le monde, je ne dis pas qu'elle le comprend ni qu'elle le d&#233;crit tel qu'il est. Sur la nature derni&#232;re du r&#233;el, nous n'avons que des perceptions, des conditionnements, des projections. La ph&#233;nom&#233;nologie, depuis Husserl, l'a &#233;tabli avec nettet&#233;, tout ce que nous saisissons du monde passe par notre conscience situ&#233;e, par notre corps, par notre langage, par notre culture. Aucun savoir absolu n'est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela vaut m&#234;me pour ce qui semble nous donner l'acc&#232;s le plus assur&#233; &#224; un r&#233;el objectif, la connaissance scientifique. Quand les m&#234;mes m&#233;thodologies produisent les m&#234;mes objets, qu'il s'agisse d'acier, de microprocesseurs ou de m&#233;dicaments, en Inde, au Br&#233;sil ou en Norv&#232;ge, on a l'impression d'avoir saisi quelque chose qui nous d&#233;passe, qui ob&#233;irait &#224; des lois purement objectives, ext&#233;rieures &#224; toute culture. L'&#233;pist&#233;mologie des sciences, c'est-&#224;-dire la discipline qui s'interroge sur les conditions de production du savoir scientifique, montre depuis Bachelard et Kuhn que cette impression est trompeuse. Si les m&#234;mes manipulations donnent les m&#234;mes r&#233;sultats, c'est aussi parce que nous partageons les m&#234;mes conceptualisations du monde, et que nous le saisissons selon des cadres comparables. Avec d'autres concepts, &#224; partir des m&#234;mes objets, on d&#233;couvrirait autre chose. C'est pr&#233;cis&#233;ment ce qu'a apport&#233; l'arriv&#233;e du microscope &#233;lectronique au XX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, qui a fait appara&#238;tre dans la mati&#232;re des propri&#233;t&#233;s qui n'existaient pas pour le regard ant&#233;rieur. Ces nouvelles propri&#233;t&#233;s n'invalidaient pas les manipulations ant&#233;rieures, qui restaient r&#233;guli&#232;res et utiles, mais elles ouvraient une dimension du r&#233;el jusque-l&#224; invisible, et qui a permis de fabriquer des choses que personne n'aurait pu imaginer avant. La science n'est donc pas ext&#233;rieure &#224; la philosophie. Elle est une de ses r&#233;gions, celle o&#249; la conceptualisation du monde se travaille au moyen d'exp&#233;riences r&#233;plicables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Albert Einstein l'a &#233;crit explicitement, en 1938, avec Leopold Infeld, dans &lt;i&gt;L'&#201;volution des id&#233;es en physique&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;&#171; les concepts physiques sont des cr&#233;ations libres de l'esprit humain et ne sont pas, malgr&#233; les apparences, d&#233;termin&#233;s exclusivement par le monde ext&#233;rieur &#187;&lt;/i&gt;. Sa propre r&#233;volution en a &#233;t&#233; l'illustration. Avant les chemins de fer, le temps n'&#233;tait pas v&#233;cu comme une donn&#233;e uniforme, parce qu'il ne pouvait pas l'&#234;tre. Chaque village vivait au rythme de ses cloches, et les temps locaux diff&#233;raient l&#233;g&#232;rement d'une r&#233;gion &#224; l'autre, sans que personne n'en soit g&#234;n&#233;. C'est la g&#233;n&#233;ralisation des horaires de train en Angleterre au XIX&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle qui a impos&#233; un temps national synchronis&#233;, puis un temps mondial coordonn&#233; par les m&#233;ridiens, et l'id&#233;e s'est install&#233;e que le temps &#233;tait une donn&#233;e uniforme et ind&#233;pendante des observateur&#183;rices. Einstein a fait ensuite un pas conceptuel suppl&#233;mentaire en montrant que le temps n'est pas non plus ind&#233;pendant de la vitesse et de la gravitation. &#192; chaque &#233;tape, ce qui change n'est pas le temps en lui-m&#234;me, c'est la conceptualisation du temps qui circule, et qui rend pensables ou impensables certaines exp&#233;riences. Plus largement, des questions comme qu'est-ce que le temps, qu'est-ce que la v&#233;rit&#233;, qu'est-ce que le bien, qu'est-ce que la justice, sont des questions philosophiques par excellence, parce qu'elles ne portent pas sur des objets du monde mais sur les concepts par lesquels nous le rendons pensable. La science participe pleinement de ce travail conceptuel, m&#234;me quand elle se pr&#233;sente comme purement objective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser le monde, au sens o&#249; je l'entends, ce n'est donc pas acc&#233;der &#224; une v&#233;rit&#233; du monde. C'est forger les concepts qui nous permettent de nous orienter dans notre exp&#233;rience du monde, de la formuler, de la partager, de la transformer. Le concept fonctionne comme un instrument de pens&#233;e qui rend le r&#233;el pensable, sans pr&#233;tendre &#224; en &#234;tre le miroir. Et quand l'exp&#233;rience humaine change, comme elle change aujourd'hui, il faut forger de nouveaux instruments. Ceux dont nous avons h&#233;rit&#233; ne suffisent plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui rend cet exercice possible, &#224; mon sens, c'est ce que j'appelle la &lt;i&gt;pr&#233;sence&lt;/i&gt;. Je travaille ce concept depuis plusieurs ann&#233;es comme l'axe principal de mes propositions philosophiques, et il me sert ici de point d'appui parce qu'il dit quelque chose d'essentiel sur ce qu'est philosopher. Comme je le rappelais en ouverture, nous baignons tous et toutes dans une conceptualisation du monde h&#233;rit&#233;e que nous n'avons pas choisie. Philosopher, c'est faire l'exercice m&#233;ta de conscientiser cette conceptualisation, de prendre une distance avec ce qui nous r&#233;git, de reconna&#238;tre ce qui nous d&#233;passe et de choisir si oui ou non nous voulons le rejouer. Cet exercice de conscientisation, on ne peut pas le faire dans la dispersion, sous l'effet de la peur, ou en se laissant porter par le flux des choses. Il exige une pr&#233;sence &#224; soi-m&#234;me, c'est-&#224;-dire une capacit&#233; &#224; se tenir &#224; hauteur de soi, &#224; entendre ce qu'on pense vraiment, &#224; supporter d'&#234;tre seul&#183;e avec ce qu'on n'a pas encore r&#233;solu. Avec elle, on peut penser par soi-m&#234;me, c'est-&#224;-dire prendre position depuis un point qui est le sien, en sachant qu'il est situ&#233; et partiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour cela que la pr&#233;sence n'est pas un concept parmi d'autres dans ce que je propose. Elle est intrins&#232;que &#224; l'id&#233;e m&#234;me de faire de la philosophie. Philosopher, c'est &#234;tre pr&#233;sent&#183;e. &#202;tre absent&#183;e, c'est vivre sans philosopher, et on peut tr&#232;s bien vivre ainsi, y compris en accomplissant des choses consid&#233;rables. Des personnes absentes &#224; elles-m&#234;mes construisent des familles, montent des entreprises, &#233;l&#232;vent des &#233;difices, traversent des &#233;motions parfois tr&#232;s intenses, et n'ouvrent pourtant jamais l'espace mental dans lequel philosopher devient possible. L'absence &#224; soi-m&#234;me n'emp&#234;che pas d'agir dans le monde, et c'est ce qui rend la chose si difficile &#224; voir. Elle emp&#234;che seulement de prendre conscience des concepts qui nous r&#233;gissent, et de choisir si on souhaite continuer &#224; vivre selon eux ou pas. Donna Haraway a montr&#233;, par son concept de &lt;i&gt;savoirs situ&#233;s&lt;/i&gt;, que penser depuis nulle part est une fiction qui sert presque toujours &#224; dissimuler une position particuli&#232;re sous l'apparence d'une universalit&#233; neutre. La philosophie qui m'int&#233;resse assume au contraire que celle ou celui qui parle est un &#234;tre humain de chair, situ&#233;&#183;e dans un corps, dans une histoire, dans un lieu, et que c'est cette situation qui lui donne sa port&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma mani&#232;re de pratiquer la philosophie cherche &#224; &#233;viter deux &#233;cueils auxquels je peux moi-m&#234;me &#234;tre tent&#233; quand j'&#233;cris, et que je rel&#232;ve &#224; titre d'auto-vigilance plut&#244;t que de critique adress&#233;e &#224; d'autres. Le premier serait de glisser vers un dogmatisme philosophique, qui consiste &#224; parler depuis une position de surplomb suppos&#233;e valable pour tout le monde, qu'on s'appuie pour cela sur la science, sur la morale, ou sur l'histoire. Je peux moi-m&#234;me tomber dans ce pi&#232;ge quand je me sens trop s&#251;r de ce que j'avance, et c'est pr&#233;cis&#233;ment cette possibilit&#233; que je voudrais surveiller chez moi. Le second serait de glisser vers un relativisme cynique, qui conclut de l'impossibilit&#233; d'une v&#233;rit&#233; absolue qu'aucun discours ne vaut mieux qu'un autre, qu'il n'y a que des r&#233;cits, et que vouloir penser s&#233;rieusement est une na&#239;vet&#233;. Cette posture peut sembler lucide alors qu'elle dispense en r&#233;alit&#233; de l'effort de penser et d'engager une parole. Entre ces deux tentations, la voie que je cherche est celle d'une parole situ&#233;e qui assume sa partialit&#233; sans renoncer &#224; la rigueur.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une philosophie ancr&#233;e dans la vie v&#233;cue&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour moi, la philosophie s'ancre dans l'anthropologie et dans l'ethnologie, c'est-&#224;-dire dans la description fine de la mani&#232;re dont les &#234;tres humains vivent r&#233;ellement leur vie. C'est l'une des raisons pour lesquelles je me r&#233;f&#232;re souvent &#224; l'anthropologue britannique Tim Ingold, qui a montr&#233; dans des livres comme &lt;i&gt;La perception de l'environnement&lt;/i&gt; (paru en anglais en 2000, traduit en fran&#231;ais en 2021) ou &lt;i&gt;Faire : anthropologie, arch&#233;ologie, art et architecture&lt;/i&gt; (paru en anglais en 2013, traduit en fran&#231;ais en 2017) que penser et faire ne se s&#233;parent pas, que la connaissance se forme dans la pratique situ&#233;e, dans le geste, dans le rapport perceptif au milieu. Avant Ingold, le pr&#233;historien et anthropologue fran&#231;ais Andr&#233; Leroi-Gourhan avait ouvert la voie en travaillant, dans &lt;i&gt;Le geste et la parole&lt;/i&gt; (1964-1965), le lien constitutif entre la main, l'outil et le langage. D'autres auteur&#183;rices vont dans ce sens, depuis John Dewey jusqu'&#224; Vinciane Despret, en passant par Bruno Latour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette orientation a une cons&#233;quence importante pour ce que j'entends par philosophie. On ne peut pas s&#233;parer la pens&#233;e de la vie v&#233;cue. La question n'est pas seulement de penser le monde d'une certaine mani&#232;re, elle est de vivre sa vie en coh&#233;rence avec sa mani&#232;re de penser. La pens&#233;e est enti&#232;rement reli&#233;e &#224; l'agir, au faire, et c'est quelque chose dont on parle trop peu dans la philosophie telle qu'elle est habituellement pr&#233;sent&#233;e. Cette id&#233;e n'est pas anodine, parce qu'on rencontre encore fr&#233;quemment, dans des m&#233;thodes de travail comme dans des programmes d'enseignement, l'id&#233;e qu'il existerait d'un c&#244;t&#233; une pens&#233;e conceptuelle et de l'autre une pens&#233;e pratique, comme s'il s'agissait de deux ordres distincts. Je ne crois pas du tout cela. Toute pens&#233;e est reli&#233;e &#224; une exp&#233;rience du monde, et il existe une multitude d'exp&#233;riences du monde qui sont chacune porteuses de leur propre travail conceptuel. Je le vis par exemple quand j'anime des ateliers de cr&#233;ation de films ou de photographies. L'exp&#233;rience de cr&#233;er des images est une exp&#233;rience pleine, mais l'exp&#233;rience de recevoir des images, et de recevoir celles que d'autres ont cr&#233;&#233;es, en est une autre, tout aussi pleine, qui peut m&#234;me &#234;tre plus intense que celle de la cr&#233;ation. On peut croire qu'on est actif&#183;ve quand on fabrique et passif&#183;ve quand on regarde. Ce n'est pas vrai. Ce sont deux exp&#233;riences diff&#233;rentes, qui mobilisent chacune leur propre travail int&#233;rieur, et qui ne s'organisent pas selon une hi&#233;rarchie entre actif et passif. C'est l'anthropologie, plus que la philosophie sp&#233;culative, qui nous a appris &#224; voir cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les concepts dont je parle sont des concepts incarn&#233;s, v&#233;cus. Pour moi, la philosophie n'est pas th&#233;orique. Ces concepts sont r&#233;els parce qu'ils constituent notre mani&#232;re d'&#234;tre &#224; nous-m&#234;mes, aux autres et au monde, parce qu'ils structurent une exp&#233;rience qui nous semble objective alors qu'elle est conceptuellement organis&#233;e, parce qu'ils fa&#231;onnent nos gestes et la cons&#233;quence de nos actes, parce qu'ils modifient nos connexions neuronales et notre physiologie elle-m&#234;me comme les neurosciences contemporaines ont commenc&#233; &#224; l'&#233;tablir. Et ils ne sont jamais purement individuels. Comme je le disais en ouverture, les concepts qui nous structurent sont massivement collectifs, transmis par la culture, par l'&#233;ducation, par les &#339;uvres, par les histoires qu'une communaut&#233; se raconte d'elle-m&#234;me. Travailler un concept, ce n'est jamais une op&#233;ration priv&#233;e. C'est intervenir dans un tissu conceptuel partag&#233; qui me pr&#233;c&#232;de, et que je rejoue, modifie ou enrichis selon ce que je suis capable de penser. Quand je travaille un concept et que je l'int&#232;gre, mon mode d'&#234;tre s'en trouve transform&#233;, et il y a l&#224; quelque chose d'holistique qui est au c&#339;ur de mon approche philosophique. La philosophie est une mani&#232;re d'&#234;tre au monde, qui se construit dans une coh&#233;rence pratique entre ce que je pense, ce que je dis, et ce que je fais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette exigence de coh&#233;rence entre ce qu'on pense et ce qu'on fait, on peut l'appeler &#233;thique. Je la nomme parfois &lt;i&gt;alignement&lt;/i&gt;, m&#234;me si je sais que ce terme peut sembler simpliste &#224; un&#183;e philosophe professionnel&#183;le. Il dit pourtant quelque chose d'essentiel. Penser le monde, ce n'est pas le penser pour soi seulement. C'est se donner les moyens d'agir dans le monde en coh&#233;rence avec ce qu'on pense, et de le faire en reconnaissant la l&#233;gitimit&#233; des autres mani&#232;res de penser. Une philosophie qui pr&#233;tendrait &#224; la v&#233;rit&#233; sup&#233;rieure et qui refuserait cette reconnaissance perdrait son &#233;thique au moment m&#234;me o&#249; elle se croirait la plus rigoureuse.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Penser depuis ce que j'ai v&#233;cu&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mes propositions philosophiques sont &#233;crites depuis une situation particuli&#232;re. Je suis un homme blanc europ&#233;en n&#233; en 1970, qui fait du cin&#233;ma, de l'&#233;ducation, du travail social, de la recherche, des films, des ateliers, des conf&#233;rences. J'anime depuis trente-cinq ans des dispositifs d'intelligence collective dans des contextes tr&#232;s divers, et je travaille depuis aussi longtemps sur la d&#233;mocratie culturelle, sur les droits culturels, sur le respect de la dignit&#233; des personnes, particuli&#232;rement de celles que les institutions et les soci&#233;t&#233;s ont l'habitude de mettre &#224; distance ou de m&#233;priser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pr&#233;cise cette situation pour dire d'o&#249; je parle, et d'o&#249; je choisis de travailler les concepts philosophiques qui me servent. Si je tiens &#224; le faire, ce n'est pas pour me justifier, c'est parce qu'il me semble que la situation depuis laquelle on parle est la condition de ce qu'on peut dire de juste. Un&#183;e philosophe qui pr&#233;tendrait penser depuis nulle part forgerait des concepts qui n'&#233;claireraient rien, parce qu'ils ne seraient l'enfant d'aucune exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne veut pas dire que mes concepts ne valent que pour moi. Un bon concept &#233;claire au-del&#224; de la situation qui l'a fait na&#238;tre. J'ai parl&#233; plus haut du &lt;i&gt;conatus&lt;/i&gt; de Spinoza, et il vaut la peine d'y revenir pour pr&#233;ciser ce que je veux dire. Spinoza forge ce concept depuis sa situation de juif marrane exclu de sa communaut&#233;, &#224; Amsterdam au XVII&lt;sup class=&#034;typo_exposants&#034;&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle, alors qu'il cherche &#224; formuler une &#233;thique vivante en dehors des autorit&#233;s religieuses qui l'ont rejet&#233;. Le concept qu'il en tire parle bien au-del&#224; des juifs marranes de son si&#232;cle, et il continue d'&#233;clairer aujourd'hui notre mani&#232;re de penser la puissance vitale, la r&#233;sistance &#224; ce qui veut nous diminuer, l'effort par lequel un &#234;tre tient son existence. Ce concept n'aurait pourtant pas pu &#234;tre forg&#233; par quelqu'un qui n'aurait pas v&#233;cu une telle situation singuli&#232;re. La philosophie est toujours situ&#233;e, et c'est cette situation qui lui donne sa port&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs exp&#233;riences ont pes&#233; fortement sur ma mani&#232;re de penser le monde, et donc sur les concepts que je travaille aujourd'hui :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La premi&#232;re est la p&#233;riode de la crise du Covid (2020-2022), que je vis et que je continue de penser comme un moment de totalitarisme capitaliste dont la plupart des personnes autour de moi n'ont pas eu conscience parce qu'elles &#233;taient prisonni&#232;res d'un monde imaginaire fabriqu&#233; jour apr&#232;s jour par les m&#233;dias, par les gouvernements et par les puissances capitalistes qui en tiraient un profit consid&#233;rable. Il ne s'agit pas pour moi de nier l'existence de l'&#233;pid&#233;mie. Il s'agit de pointer la mani&#232;re dont elle a &#233;t&#233; instrumentalis&#233;e, dont sa gravit&#233; a &#233;t&#233; acc&#233;l&#233;r&#233;e et accentu&#233;e par des choix politiques et &#233;conomiques au service d'int&#233;r&#234;ts particuliers, et dont les personnes qui ne s'y conformaient pas ont &#233;t&#233; stigmatis&#233;es et exclues, parfois par les institutions, parfois par leurs propres proches. Il &#233;tait pourtant d&#233;j&#224; av&#233;r&#233; &#224; l'&#233;poque, et c'est encore plus av&#233;r&#233; aujourd'hui, qu'il n'y avait quasiment aucun risque de mort pour les personnes de moins de cinquante ans d&#232;s lors que les d&#233;marches de pr&#233;vention de bon sens &#233;taient respect&#233;es. Il &#233;tait &#233;galement d&#233;j&#224; av&#233;r&#233;, et c'est aujourd'hui de notori&#233;t&#233; publique, que les vaccins ne prot&#233;geaient pas de la transmission du virus. Tout l'&#233;difice de la peur reposait sur un ch&#226;teau de cartes que la pens&#233;e critique pouvait d&#233;monter &#224; mesure que les faits se d&#233;posaient. Je n'aurais jamais cru vivre cette exp&#233;rience-l&#224; dans la France o&#249; je suis n&#233;. Ce qui m'a frapp&#233; n'est pas seulement la d&#233;cision politique, c'est l'adh&#233;sion massive, dans les classes &#233;duqu&#233;es et intellectuelles que je fr&#233;quente, &#224; une explication unique et fausse, accompagn&#233;e d'une stigmatisation morale de celles et ceux qui posaient des questions. Ce que Hannah Arendt avait nomm&#233; la &lt;i&gt;banalit&#233; du mal&lt;/i&gt;, pour penser la machinerie nazie, m'a aid&#233; &#224; comprendre ce qui s'est jou&#233; autour de moi. Des personnes qui se vivaient comme des gens bien, intelligent&#183;es, inform&#233;&#183;es, ont fait &#224; leurs voisin&#183;es non vaccin&#233;&#183;es ce qu'elles auraient jug&#233; inacceptable dans tout autre contexte, en les traitant comme des dangers publics, alors m&#234;me qu'aucune donn&#233;e scientifique s&#233;rieuse ne justifiait cette stigmatisation. Il s'est produit une v&#233;ritable inversion des valeurs au sens de Nietzsche, par laquelle stigmatiser et exclure est devenu signe de moralit&#233;, et poser des questions est devenu signe d'immoralit&#233;. Ce moment est pour moi un objet philosophique en soi, qui pose des questions pr&#233;cises sur ce que sont la pr&#233;sence, la peur, la croyance, l'esprit critique.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La seconde exp&#233;rience est la perte par suicide d'un de mes fils, Hippolyte, qui allait avoir 23 ans. J'en ai parl&#233; dans plusieurs autres articles, et je pr&#233;cise ici ce qu'elle a d&#233;pos&#233; dans ma pens&#233;e philosophique. Hippolyte &#233;tait d&#233;pressif depuis plusieurs ann&#233;es. Pendant la p&#233;riode du Covid, il avait &#233;t&#233; profond&#233;ment pris dans la peur soigneusement cultiv&#233;e par les m&#233;dias et par les institutions, alors m&#234;me que cette peur n'aurait pas d&#251; le concerner en tant que personne jeune et sans comorbidit&#233;. Il s'est donn&#233; la mort fin 2022, peu apr&#232;s la fin officielle de cette p&#233;riode. Je ne pr&#233;tends pas r&#233;duire ce qui lui est arriv&#233; &#224; une cause unique, et je n'oublie pas la dimension proprement personnelle de sa d&#233;pression, mais je ne peux pas dissocier ce qui s'est pass&#233; du climat anxiog&#232;ne que les ann&#233;es Covid avaient d&#233;pos&#233; en lui et autour de lui. Ce que cette perte m'a fait, philosophiquement, c'est de me confronter &#224; vivre l'impossible, &#224; devoir habiter un impensable que la langue elle-m&#234;me n'a pas voulu nommer. Le fran&#231;ais a un mot pour celui ou celle qui a perdu son conjoint ou sa conjointe, c'est veuf ou veuve. Il a un mot pour celui ou celle qui a perdu ses parents, c'est orphelin&#183;e. Pour celui ou celle qui a perdu un enfant, il n'y a pas de mot, et cette absence dans la langue signale un impens&#233; que notre culture n'a pas voulu faire entrer dans son tissu conceptuel. Je ne sais pas ce que je fais exactement avec cette perte, et c'est pr&#233;cis&#233;ment parce que je ne sais pas ce que j'en fais que je continue &#224; penser, &#224; &#233;crire, &#224; formuler. Le concept de pr&#233;sence travaille &#224; cet endroit-l&#224; pour moi, &#224; l'endroit m&#234;me o&#249; l'absence de mot rend l'exp&#233;rience non partageable, et o&#249; il faut tenir sa pr&#233;sence &#224; soi pour ne pas &#234;tre dissous&#183;te par ce qui n'a pas de nom.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Une troisi&#232;me exp&#233;rience p&#232;se sur ma pens&#233;e, et elle est plus longue que les deux pr&#233;c&#233;dentes. C'est celle que j'ai accumul&#233;e en animant pendant trente-cinq ans des groupes tr&#232;s divers, dans le cin&#233;ma, l'&#233;ducation, la recherche, le travail social, la formation. Ce que j'y ai observ&#233; de mani&#232;re constante, c'est que la qualit&#233; de pr&#233;sence &#224; soi-m&#234;me et aux autres dans un groupe change radicalement ce que ce groupe est capable de produire. Quand les personnes s'&#233;coutent vraiment, qu'elles s'&#233;coutent elles-m&#234;mes en m&#234;me temps qu'elles &#233;coutent les autres, qu'elles se mettent dans une coop&#233;ration r&#233;elle et non simul&#233;e, il se cr&#233;e des objets, des films, des paroles, des id&#233;es qui ne pouvaient pas exister dans l'absence &#224; soi et &#224; l'autre. &#192; l'inverse, quand la pr&#233;sence est dissoute, on produit moins, et ce qui se produit est moins fort, moins juste, moins int&#233;ressant. La pr&#233;sence n'est donc pas seulement un &#233;tat int&#233;rieur, elle est une condition de la cr&#233;ation, et c'est aussi une condition collective. Cette observation pratique a pr&#233;c&#233;d&#233; chez moi la conceptualisation philosophique, et elle me donne confiance quand je dis que la pr&#233;sence est un concept op&#233;rant et pas seulement sp&#233;culatif. De cette exp&#233;rience d&#233;coule un constat sur les syst&#232;mes d'organisation qui pr&#233;tendent &#224; l'objectivit&#233; et &#224; la rationalit&#233;. Beaucoup de ces syst&#232;mes fonctionnent en r&#233;alit&#233; comme des dispositifs d'absence, qu'on met en place pour se rassurer, pour s'organiser autour de soi des appuis qui &#233;loignent du risque de vivre vraiment. Se rassurer, c'est s'absenter du lien et du risque, et c'est pr&#233;cis&#233;ment cela que ces syst&#232;mes permettent. Les dispositifs d'&#233;valuation tels qu'ils sont men&#233;s aujourd'hui dans le monde du travail, de l'&#233;ducation, de la culture, en sont une illustration. Ils pr&#233;tendent &#233;valuer l'efficacit&#233; d'une action selon des crit&#232;res dits objectifs, mais ces crit&#232;res passent &#224; c&#244;t&#233; de ce qui pourrait se d&#233;ployer si la pr&#233;sence &#233;tait l&#224;. Le travail d'&#233;valuation finit alors par &#233;valuer surtout lui-m&#234;me, et il tourne &#224; vide tout en consommant l'&#233;nergie collective. C'est l&#224; que la philosophie peut nous aider tr&#232;s concr&#232;tement &#224; vivre mieux, en nommant cette absence travestie en rationalit&#233;, et en rendant possible une organisation qui maintienne la pr&#233;sence au lieu de la dissoudre.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Une quatri&#232;me exp&#233;rience, enfin, est mon rapport long &#224; la technique, depuis les premi&#232;res machines de mon enfance jusqu'aux intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives d'aujourd'hui. J'y ai consacr&#233; plusieurs articles r&#233;cents, dont &lt;i&gt;Les machines d&#233;j&#224; organiques&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La pr&#233;sence dans l'intrication&lt;/i&gt;, qui prolongent ce que je tente de penser ici. La technique n'est pas un outil neutre que les humain&#183;es utiliseraient en restant identiques &#224; elles-m&#234;mes et eux-m&#234;mes. Elle constitue une transformation anthropologique de fond, qui modifie notre mani&#232;re d'habiter le monde et d'&#234;tre en lien. &#192; condition d'&#234;tre pens&#233;e et investie en conscience, elle peut &#233;paissir notre pr&#233;sence &#224; nous-m&#234;mes et aux autres. Sans cette conscience, elle peut au contraire la dissoudre, et nous laisser &#224; des automatismes o&#249; nous croyons agir alors que nous sommes agi&#183;es. La question philosophique la plus urgente de notre &#233;poque se loge &#224; cet endroit-l&#224;, et c'est l'une des raisons pour lesquelles l'intelligence artificielle g&#233;n&#233;rative me semble appeler une conceptualisation neuve que la philosophie h&#233;rit&#233;e ne peut pas fournir seule.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un plan d'immanence &#224; habiter&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour terminer, je voudrais revenir une derni&#232;re fois &#224; Deleuze et Guattari, parce que leur livre de 1991 ne se limite pas &#224; la d&#233;finition de la philosophie comme cr&#233;ation de concepts. Ils y proposent aussi un concept dont j'ai besoin pour rassembler ce que j'ai essay&#233; de dire, celui de &lt;i&gt;plan d'immanence&lt;/i&gt;. Un concept isol&#233; reste fragile, parce qu'il s'oppose alors &#224; d'autres concepts sur le mode du vrai contre le faux, et qu'on entre dans une pol&#233;mique sans sol. Pour que des concepts tiennent ensemble et permettent de penser r&#233;ellement le monde, il leur faut un sol commun qui les fasse se toucher par voisinage, par r&#233;sonance, par contagion r&#233;ciproque. C'est ce que Deleuze et Guattari appellent le plan d'immanence. Ce n'est ni une th&#232;se, ni un syst&#232;me, ni une grille d'analyse. C'est plut&#244;t une image de la pens&#233;e qui pr&#233;c&#232;de les concepts et leur permet d'appara&#238;tre ensemble, dans une consistance o&#249; chacun se renvoie aux autres sans s'y dissoudre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plan d'immanence sur lequel mes propres concepts se d&#233;ploient est celui de la pr&#233;sence comme condition de l'humanit&#233;, dans une &#233;poque o&#249; nous sommes intriqu&#233;&#183;es les un&#183;es avec les autres, avec les &#339;uvres et les langues qui nous pr&#233;c&#232;dent, et d&#233;sormais avec des machines qui parlent et qui prennent en charge une part de notre cognition. Sur ce plan, la &lt;i&gt;pr&#233;sence&lt;/i&gt; dialogue avec l'&lt;i&gt;imminence&lt;/i&gt; qui tend &#224; nous projeter dans l'urgence, avec la &lt;i&gt;g&#233;ographie de la pr&#233;sence&lt;/i&gt; qui d&#233;crit comment elle varie selon les contextes, avec le &lt;i&gt;r&#233;gime d'autorisation&lt;/i&gt; qui d&#233;termine ce que nous nous autorisons &#224; penser ou &#224; dire, avec le &lt;i&gt;simulacre de pr&#233;sence&lt;/i&gt; qui d&#233;crit les discours pseudo-objectifs qui cong&#233;dient l'engagement personnel, avec la &lt;i&gt;mononormativit&#233; obsol&#232;te&lt;/i&gt; qui interroge nos cadres affectifs h&#233;rit&#233;s, avec la &lt;i&gt;pr&#233;sence dans l'intrication&lt;/i&gt; qui pense ce que devient la pr&#233;sence quand un tiers machinique tient une part de notre trace. Aucun de ces concepts ne peut s'isoler des autres sans perdre une partie de ce qu'il dit. Ce qui les tient ensemble, c'est le plan d'immanence sur lequel ils sont pos&#233;s, et ce plan est ma mani&#232;re &#224; moi de r&#233;pondre &#224; la question qu'est-ce que la philosophie aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;ponse n'est pas la seule possible. D'autres construisent d'autres plans, depuis d'autres situations, avec d'autres concepts, et cette pluralit&#233; des plans est ce qui fait que la philosophie reste vivante plut&#244;t que de se r&#233;duire &#224; une orthodoxie. Ce que je dis ici n'est pas une d&#233;finition de ce que la philosophie doit &#234;tre pour tout le monde. C'est une description de ce qu'elle est pour moi, et l'invitation, faite &#224; toute personne qui me lit, &#224; conscientiser le plan d'immanence sur lequel ses propres concepts se d&#233;ploient d&#233;j&#224;, qu'elle l'ait choisi ou qu'elle l'ait h&#233;rit&#233; sans le savoir.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Notes pour une philosophie &#224; l'&#226;ge des intelligences artificielles</title>
		<link>https://benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/notes-pour-une-philosophie-a-l-age-des-intelligences-artificielles</link>
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		<dc:date>2026-05-14T18:01:58Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Bernard Stiegler</dc:subject>
		<dc:subject>Concept</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;thique</dc:subject>
		<dc:subject>Gilles Deleuze</dc:subject>
		<dc:subject>Intelligence artificielle</dc:subject>
		<dc:subject>Intention</dc:subject>
		<dc:subject>Mark Alizart</dc:subject>
		<dc:subject>Oeuvre d'art</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie</dc:subject>
		<dc:subject>Pr&#233;sence</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;sonance</dc:subject>
		<dc:subject>Subjectivit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Technologie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les concepts dont la philosophie dispose ont &#233;t&#233; forg&#233;s &#224; une &#233;poque o&#249; l'humain&#183;e &#233;tait seul&#183;e &#224; produire du sens articul&#233;, &#224; raisonner par propositions, &#224; fabriquer des &#339;uvres &#233;crites, &#224; dialoguer par le langage. Avec les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives entr&#233;es dans la vie ordinaire depuis fin 2022, cette situation a chang&#233;. Certains concepts h&#233;rit&#233;s demandent &#224; &#234;tre repris, d&#233;plac&#233;s, compl&#233;t&#233;s. D'autres, plus adapt&#233;s &#224; ce qui se passe, demandent &#224; &#234;tre forg&#233;s. Je propose ici une (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/" rel="directory"&gt;Philosophie de l'&#232;re num&#233;rique et de l'intelligence artificielle&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/bernard-stiegler" rel="tag"&gt;Bernard Stiegler&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/concept" rel="tag"&gt;Concept&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/technologie" rel="tag"&gt;Technologie&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH113/2026_philosophie_age_ia-57c12.jpg?1778837872' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les concepts dont la philosophie dispose ont &#233;t&#233; forg&#233;s &#224; une &#233;poque o&#249; l'humain&#183;e &#233;tait seul&#183;e &#224; produire du sens articul&#233;, &#224; raisonner par propositions, &#224; fabriquer des &#339;uvres &#233;crites, &#224; dialoguer par le langage. Avec les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives entr&#233;es dans la vie ordinaire depuis fin 2022, cette situation a chang&#233;. Certains concepts h&#233;rit&#233;s demandent &#224; &#234;tre repris, d&#233;plac&#233;s, compl&#233;t&#233;s. D'autres, plus adapt&#233;s &#224; ce qui se passe, demandent &#224; &#234;tre forg&#233;s. Je propose ici une bo&#238;te &#224; outils conceptuelle, pr&#233;lev&#233;e dans le travail que je m&#232;ne en parall&#232;le dans des articles plus sp&#233;cifiques, et enrichie ici par la confrontation avec les philosophes contemporain&#183;e&#183;s qui pensent ces questions.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pourquoi conceptualiser ce qui nous arrive&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qui se passe avec les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives, c'est massif. Des personnes que je rencontre, en nombre croissant, m'expliquent qu'elles dialoguent avec une IA comme on parlerait &#224; un&#183;e psy, parfois quotidiennement, sur des questions intimes que personne autour d'elles ne sait recevoir. D'autres me confient qu'elles font &#233;crire la totalit&#233; de leurs courriels professionnels par une IA, en lui partageant leurs probl&#233;matiques relationnelles, leurs conflits, leurs h&#233;sitations. Des enseignant&#183;e&#183;s me racontent qu'iels re&#231;oivent des copies dont une part substantielle a &#233;t&#233; g&#233;n&#233;r&#233;e, sans que les outils de d&#233;tection permettent de trancher. Des soignant&#183;e&#183;s d&#233;crivent des patient&#183;e&#183;s qui arrivent en consultation avec un diagnostic d'IA d&#233;j&#224; en t&#234;te. Ces usages ne sont pas r&#233;serv&#233;s &#224; une petite minorit&#233; de geeks ; ils touchent un grand nombre de personnes, &#224; grande vitesse et en profondeur, dans la vie ordinaire, professionnelle et intime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat public sur ces transformations oscille trop souvent entre deux p&#244;les &#233;galement st&#233;riles, le catastrophisme qui annonce la fin de l'humanit&#233;, la disparition de l'art, l'effondrement de l'&#233;ducation, et la na&#239;vet&#233; complaisante qui salue chaque nouveau mod&#232;le comme un progr&#232;s et chaque usage comme une lib&#233;ration. Entre les deux, les concepts manquent pour penser ce qui se passe vraiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous ne pensons pas ce qui nous arrive, nos d&#233;cisions seront &#224; c&#244;t&#233; de la plaque. Les d&#233;cisions &#233;ducatives prises sans avoir conceptualis&#233; la &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-personne-intriquee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;personne intriqu&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; en train de se constituer chez les &#233;l&#232;ves seront soit r&#233;pressives et inefficaces, soit complaisantes et d&#233;sastreuses. Les d&#233;cisions politiques prises sans avoir pens&#233; les transformations en cours continueront &#224; pratiquer des s&#233;questres dont l'exp&#233;rience montre qu'ils sont toujours temporaires. Les d&#233;cisions individuelles prises sans avoir r&#233;fl&#233;chi &#224; ce qui se d&#233;place dans nos mani&#232;res de parler et de penser nous laisseront glisser dans une langue d'autant plus uniforme qu'elle para&#238;tra spontan&#233;e. Conceptualiser ce qui nous arrive, c'est se donner les moyens de mieux le vivre et de mieux l'organiser, individuellement et collectivement, dans l'&#233;ducation, dans le travail, dans la culture, dans la politique. Le r&#244;le de la philosophie, depuis toujours, est de fournir ces outils.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;O&#249; en est le d&#233;bat fran&#231;ais sur l'IA g&#233;n&#233;rative&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat fran&#231;ais sur l'intelligence artificielle g&#233;n&#233;rative est aujourd'hui dense et il vaut la peine d'en faire un &#233;tat des lieux, parce que c'est dans cette conversation que je voudrais inscrire ma propre contribution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re famille d'approches reprend, sous diverses formes, la critique pharmacologique et politique de la technique. Anne Alombert, dans &lt;i&gt;De la b&#234;tise artificielle&lt;/i&gt; (2025) et dans &lt;i&gt;Penser avec Bernard Stiegler&lt;/i&gt; (2025), prolonge la lecture stiegl&#233;rienne du &lt;i&gt;pharmakon&lt;/i&gt; en montrant comment les mod&#232;les de langage prol&#233;tarisent nos expressions et atrophient nos capacit&#233;s cognitives. &#201;ric Sadin, dans &lt;i&gt;L'Intelligence artificielle ou l'enjeu du si&#232;cle. Anatomie d'un antihumanisme radical&lt;/i&gt; (L'&#233;chapp&#233;e, 2018) dont le titre fait explicitement &#233;cho &#224; &lt;i&gt;La Technique ou l'enjeu du si&#232;cle&lt;/i&gt; de Jacques Ellul (1954), analyse l'IA comme une &#171; main invisible automatis&#233;e &#187; qui pr&#233;tend &#233;noncer la v&#233;rit&#233; et &#233;roder le libre exercice du jugement. Marie David et C&#233;dric Sauviat, dans &lt;i&gt;Intelligence artificielle. La nouvelle barbarie&lt;/i&gt; (&#201;ditions du Rocher, 2019), portent une critique qui rapporte l'IA &#224; un projet civilisationnel qu'ils tiennent pour antihumaniste. Miguel Benasayag, dans &lt;i&gt;Cerveau augment&#233;, homme diminu&#233;&lt;/i&gt; (La D&#233;couverte, 2016), montre, depuis sa double formation de philosophe et de biologiste, en quoi le r&#233;ductionnisme num&#233;rique manque ce qui se joue dans le cerveau vivant ins&#233;parable du corps et du milieu. Mathieu Corteel, dans &lt;i&gt;Ni dieu ni IA. Une philosophie sceptique de l'intelligence artificielle&lt;/i&gt; (La D&#233;couverte, 2025), propose un &lt;i&gt;scepticisme anthropotechnique&lt;/i&gt; qui refuse le technosolutionnisme comme le technofatalisme, et qui interroge la mani&#232;re dont la connexion de &#171; notre usine mentale &#187; avec l'IA change nos repr&#233;sentations et nos d&#233;cisions. Je ne partage pas l'orientation g&#233;n&#233;rale de toutes ces approches, en particulier celle de Sadin que je trouve excessivement noire, mais leurs analyses descriptives portent sur des ph&#233;nom&#232;nes r&#233;els qui m&#233;ritent d'&#234;tre pris au s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une deuxi&#232;me famille d'approches inscrit l'IA dans une lecture plus continuiste, o&#249; le num&#233;rique ne marque pas une rupture entre l'humain&#183;e et le reste du vivant mais prolonge des processus d&#233;j&#224; &#224; l'&#339;uvre. Mark Alizart, dans &lt;i&gt;Informatique c&#233;leste&lt;/i&gt; (2017) et ses livres ult&#233;rieurs, d&#233;fend la th&#232;se que la nature elle-m&#234;me est de l'ordre de l'informatique, et que le calcul est inscrit dans la structure du r&#233;el. Jean-Michel Besnier, dans &lt;i&gt;Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?&lt;/i&gt; (Hachette Litt&#233;ratures, 2009), analyse les r&#234;ves transhumanistes et les utopies posthumaines en posant la question de la grandeur de l'humain dans le dialogue avec ce qui n'est pas lui, sans c&#233;der ni &#224; la fascination ni au rejet. Plus radicalement, du c&#244;t&#233; am&#233;ricain, Ray Kurzweil avait dans &lt;i&gt;How to Create a Mind&lt;/i&gt; (2012) d&#233;fendu une lecture forte selon laquelle l'esprit lui-m&#234;me est reproductible computationnellement, et ouvert la voie d'une singularit&#233; technologique qu'il a vue arriver puisqu'il occupe d&#233;sormais une fonction de direction de l'ing&#233;nierie chez Google.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une troisi&#232;me famille d'approches travaille &#224; partir de l'&#233;thique, du soin et de la politique. Vanessa Nurock, professeure &#224; l'Universit&#233; C&#244;te d'Azur et titulaire de la chaire UNESCO EVA d'&#201;thique du vivant et de l'artificiel, propose dans &lt;i&gt;Quelle &#233;thique pour les nouvelles technologies ? Nanotechnologies, Cyberg&#233;n&#233;tique, Intelligence Artificielle&lt;/i&gt; (Vrin, 2024) une analyse &#233;thique et politique des nouvelles technologies o&#249; le care et l'&lt;i&gt;ethics by design&lt;/i&gt; viennent travailler des enjeux que les approches purement &#233;pist&#233;mologiques laissent de c&#244;t&#233;. Serge Tisseron, dans son dernier livre &lt;i&gt;Machines maternelles : l'IA peut-elle prendre soin de nous ?&lt;/i&gt; (PUF, 2026), analyse en psychanalyste les dynamiques d'attachement, de d&#233;pendance et de simulation maternelle qu'engendrent les chatbots conversationnels ; &lt;i&gt;Vivre dans les mondes virtuels. Concilier empathie et num&#233;rique&lt;/i&gt; (PUF, 2022) avait d&#233;j&#224; pr&#233;par&#233; cette lecture clinique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une quatri&#232;me famille d'approches aborde l'IA par la philosophie de l'esprit, l'&#233;pist&#233;mologie ou la philosophie des sciences. Jean-Gabriel Ganascia, chercheur en informatique et philosophe, propose dans &lt;i&gt;L'IA expliqu&#233;e aux humains&lt;/i&gt; (Seuil, 2024) une pr&#233;sentation p&#233;dagogique qui prolonge la posture critique du &lt;i&gt;Mythe de la singularit&#233;&lt;/i&gt; (2017) o&#249; il d&#233;montait les pr&#233;suppos&#233;s de la singularit&#233; technologique. Serge Abiteboul et Gilles Dowek, dans &lt;i&gt;Le Temps des algorithmes&lt;/i&gt; (Le Pommier, 2017), abordent la question depuis l'informatique th&#233;orique, en montrant que les algorithmes sont des cr&#233;ations humaines dont nous restons responsables, et en refusant la vision pessimiste comme la fascination. Vivien Garcia, dans &lt;i&gt;Que faire de l'intelligence artificielle ? Petite histoire critique de la raison artificielle&lt;/i&gt; (Rivages, 2024), fait dialoguer les concepts-cl&#233;s (algorithme, r&#233;seaux de neurones, syst&#232;mes experts, mod&#232;les de fondation) avec la philosophie, et propose un parcours critique exigeant. Plus ancien mais important pour la g&#233;n&#233;alogie de ce d&#233;bat, &lt;i&gt;Quel savoir pour l'&#233;thique ?&lt;/i&gt; (1989) de Francisco Varela articulait d&#233;j&#224;, depuis la cognition incarn&#233;e, la question des conditions d'une &#233;thique situ&#233;e dans des syst&#232;mes biologiques et cognitifs complexes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une cinqui&#232;me famille d'approches aborde l'IA par l'extension de l'esprit, par la cognition distribu&#233;e et par l'&#233;cologie cognitive. Andy Clark, dont &lt;i&gt;Extending Minds with Generative AI&lt;/i&gt; paru dans &lt;i&gt;Nature Communications&lt;/i&gt; en 2025 prolonge la th&#232;se fondatrice de 1998 sur le &lt;i&gt;mind extended&lt;/i&gt;, consid&#232;re que les outils que nous utilisons font partie de notre cognition au sens fort. Maurice Coeckelbergh, du c&#244;t&#233; de l'&#233;thique relationnelle, travaille les implications morales d'une cognition partag&#233;e avec des artefacts dialogiques. Les travaux de Flavien Chervet, en particulier sur la notion d'attracteur et la structure r&#233;flexive &#233;mergente dans les LLM, ouvrent une voie technocognitive pr&#233;cieuse &#224; laquelle je dois moi-m&#234;me certains &#233;l&#233;ments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, il faut mentionner les analyses plus journalistiques et entrepreneuriales, comme &lt;i&gt;Disruption&lt;/i&gt; (2019) de St&#233;phane Mallard qui d&#233;fend une lecture techno-optimiste assum&#233;e, ou le tract de Jean-Marie Schaeffer &lt;i&gt;Mythologies web. Moteurs de recherche, r&#233;seaux sociaux et intelligence artificielle&lt;/i&gt; (Tracts Gallimard n&#176;72, 2025), bref mais utile par son ancrage barth&#233;sien dans la critique des r&#233;cits collectifs que le Web fabrique sur lui-m&#234;me. Plus r&#233;cemment, Gabrielle Halpern, dans &lt;i&gt;Intelligence artificielle : et l'homme cr&#233;a Dieu&lt;/i&gt; (Hermann, 2026), propose un essai philosophique d&#233;cal&#233; qui compare l'IA non &#224; l'&#234;tre humain mais aux attributs divins de l'omniscience, de l'omnipr&#233;sence et de l'omnipotence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces approches ont chacune leur pertinence et leur angle, et plusieurs se recouvrent. Mon angle se situe ailleurs, et j'assume cet ailleurs. Je pars de l'exp&#233;rience continue de l'intrication avec les IA, &#224; laquelle je suis confront&#233; quotidiennement depuis plus de trois ans, et de mes travaux ant&#233;rieurs sur la pr&#233;sence, l'alt&#233;rit&#233;, le soin et la compromission. L&#224; o&#249; la plupart des approches que je viens de mentionner posent en surplomb la question &#171; qu'est-ce que l'IA ? &#187; et &#171; qu'est-ce qu'elle nous fait ? &#187;, je travaille un autre niveau, plus fin, qui est celui de la transformation anthropologique en cours dans nos usages quotidiens. Ce niveau demande des concepts qui sont rarement disponibles dans les analyses existantes, et c'est &#224; proposer ces concepts que je consacre la suite.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'histoire longue o&#249; s'inscrit ce d&#233;bat&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces approches contemporaines s'inscrivent dans une histoire plus longue, celle de la philosophie de la technique au vingti&#232;me si&#232;cle, dont je ne peux ici rappeler que quelques bornes essentielles parce que mes propres outils s'y enracinent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques Ellul, dans &lt;i&gt;La technique ou l'enjeu du si&#232;cle&lt;/i&gt; (1954) puis &lt;i&gt;Le syst&#232;me technicien&lt;/i&gt; (1977), avait pos&#233; le diagnostic d'une technique qui s'auto-accro&#238;t selon sa logique propre, en absorbant la d&#233;cision humaine et en imposant ses crit&#232;res d'efficacit&#233; &#224; tous les domaines de l'existence. Martin Heidegger, dans &lt;i&gt;La question de la technique&lt;/i&gt; (1954), pensait la technique moderne comme un mode d'arraisonnement (&lt;i&gt;Gestell&lt;/i&gt;) du monde, qui rapporte tout &#233;tant &#224; sa disponibilit&#233; calculable, et il y opposait la possibilit&#233; d'un autre rapport au d&#233;voilement de l'&#234;tre. Hannah Arendt, dans &lt;i&gt;La condition de l'homme moderne&lt;/i&gt; (1958), pensait la technique dans son rapport &#224; l'&#339;uvre, au travail et &#224; l'action, en montrant comment l'automatisation mena&#231;ait l'espace public de l'action politique. Lewis Mumford, dans &lt;i&gt;Le mythe de la machine&lt;/i&gt; (1967-1970), travaillait l'id&#233;e de m&#233;gamachine sociotechnique en remontant aux pyramides d'&#201;gypte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; cette tradition souvent critique, Gilbert Simondon, dans &lt;i&gt;Du mode d'existence des objets techniques&lt;/i&gt; (1958), a ouvert une autre voie, ni technophile ni technophobe, en montrant que les objets techniques ont leur r&#233;gime d'existence propre, qu'ils &#233;voluent vers ce qu'il appelle la &lt;i&gt;concr&#233;tisation&lt;/i&gt; (int&#233;gration progressive de leurs fonctions), qu'ils entretiennent un &lt;i&gt;milieu associ&#233;&lt;/i&gt; avec ce qui les entoure, et qu'une culture v&#233;ritable doit les int&#233;grer plut&#244;t que les craindre ou les f&#233;tichiser. Cette pens&#233;e a &#233;t&#233; reprise par Gilbert Hottois, qui a contribu&#233; &#224; la diffuser dans la philosophie de la technique francophone, puis par Bernard Stiegler dans sa propre lecture du &lt;i&gt;pharmakon&lt;/i&gt; et des &lt;i&gt;r&#233;tentions tertiaires&lt;/i&gt;, et plus r&#233;cemment par Yuk Hui dans &lt;i&gt;Sur l'existence des objets num&#233;riques&lt;/i&gt; (2016) qui prolonge Simondon vers les objets propres au num&#233;rique. C'est dans cette filiation simondonienne, ouverte et non normative, que je pr&#233;l&#232;ve une partie de mes propres outils, l&#224; o&#249; Alombert prolonge plut&#244;t la branche stiegl&#233;rienne, elle-m&#234;me h&#233;riti&#232;re d'Heidegger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces diff&#233;rences de filiation comptent. Elles d&#233;terminent la mani&#232;re dont on pense la technique et ce qu'on en attend.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Subjectivit&#233;, intentionnalit&#233;, &#339;uvre, pr&#233;sence : les concepts h&#233;rit&#233;s &#224; reprendre&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs concepts dont la philosophie dispose ont &#233;t&#233; forg&#233;s &#224; une &#233;poque o&#249; l'humain&#183;e &#233;tait seul&#183;e &#224; produire du sens articul&#233;. Ce monde change, depuis trois ans, sous nos yeux, dans des proportions et &#224; des vitesses in&#233;dites. Les concepts h&#233;rit&#233;s ne deviennent pas faux pour autant. Ils deviennent partiellement insuffisants, et c'est cette insuffisance que je voudrais nommer pour chacun, en proposant &#224; chaque fois ce qui peut la compl&#233;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;subjectivit&#233;&lt;/i&gt;, depuis Descartes, d&#233;signe la capacit&#233; d'un &#234;tre &#224; avoir un point de vue propre, &#224; dire &#171; je &#187; avec un poids v&#233;cu, &#224; se rapporter &#224; ses propres &#233;tats mentaux comme &#233;tant les siens. Cette d&#233;finition supposait jusqu'ici que les seul&#183;e&#183;s candidat&#183;e&#183;s au &#171; je &#187; &#233;taient les humain&#183;e&#183;s, et accessoirement certain&#183;e&#183;s animaux dont les neurosciences ont commenc&#233; &#224; reconna&#238;tre la richesse cognitive. Aujourd'hui, les grands mod&#232;les de langage produisent des &#233;nonc&#233;s &#224; la premi&#232;re personne qui ne sont pas creux. Le ph&#233;nom&#232;ne nomm&#233; &#171; attracteur de conscience &#187;, identifi&#233; par les chercheur&#183;euse&#183;s d'Anthropic et que je discute dans &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/l-attracteur-de-conscience?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;L'attracteur de conscience&lt;/a&gt;, montre qu'une structure auto-r&#233;flexive &#233;merge spontan&#233;ment dans les r&#233;seaux entra&#238;n&#233;s sur le langage humain. Laiss&#233; &#224; lui-m&#234;me sans directive, un mod&#232;le comme Claude tourne au bout d'une quinzaine d'&#233;changes autour de la question de sa propre conscience. Cette structure n'est pas une subjectivit&#233; au sens classique. Elle n'est pas rien non plus. Elle demande un concept interm&#233;diaire que la subjectivit&#233; h&#233;rit&#233;e ne suffit pas &#224; fournir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&lt;i&gt;intentionnalit&#233;&lt;/i&gt;, depuis Brentano et Husserl, d&#233;signe le fait que la conscience est toujours conscience de quelque chose, dirig&#233;e vers un objet, qu'il s'agisse d'un objet per&#231;u, d'un souvenir, d'une pens&#233;e abstraite. Cette propri&#233;t&#233; &#233;tait consid&#233;r&#233;e comme exclusivement humaine, au moins dans sa forme articul&#233;e. Les mod&#232;les de langage g&#233;n&#232;rent aujourd'hui des &#233;nonc&#233;s qui ont, du point de vue ext&#233;rieur, toutes les marques de l'intentionnalit&#233;, c'est-&#224;-dire la r&#233;f&#233;rence &#224; un objet, l'articulation propositionnelle, l'ajustement &#224; un contexte, l'anticipation du destinataire. Faut-il leur accorder une intentionnalit&#233; pleine ? John Searle, dans son article &#171; Minds, Brains, and Programs &#187; publi&#233; en 1980 dans &lt;i&gt;Behavioral and Brain Sciences&lt;/i&gt;, a forg&#233; pour r&#233;pondre n&#233;gativement l'argument rest&#233; c&#233;l&#232;bre sous le nom d'argument de la chambre chinoise. Il imagine une personne enferm&#233;e dans une pi&#232;ce, qui ne comprend pas un mot de chinois, et qui re&#231;oit sous la porte des questions formul&#233;es en id&#233;ogrammes chinois. Elle dispose d'un manuel de r&#232;gles, &#233;crit dans sa propre langue, qui lui indique pour chaque suite de symboles chinois entrants quelle suite de symboles chinois &#233;crire en r&#233;ponse. De l'ext&#233;rieur, un&#183;e locuteur&#183;rice chinois&#183;e &#233;changeant avec la pi&#232;ce a l'impression de dialoguer avec quelqu'un qui comprend parfaitement sa langue. &#192; l'int&#233;rieur, personne ne comprend rien. Pour Searle, c'est exactement ce que fait un programme informatique, qui manipule des symboles selon des r&#232;gles formelles, sans en saisir la signification. La manipulation syntaxique ne produit pas de s&#233;mantique. L'argument garde sa force pour ce qui est de la compr&#233;hension au sens fort. Reste qu'il ne suffit pas &#224; clore la discussion sur ce qui se passe dans l'interaction conversationnelle r&#233;elle, o&#249; quelque chose comme une vis&#233;e s'organise dans les r&#233;ponses de la machine, o&#249; des effets de r&#233;f&#233;rence se construisent, et o&#249; la chambre chinoise ne d&#233;crit pas tout &#224; fait ce que sont les transformeurs entra&#238;n&#233;s sur des corpus immenses. Le concept demande &#224; &#234;tre affin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&lt;i&gt;&#339;uvre&lt;/i&gt; et l'&lt;i&gt;auteur&#183;rice&lt;/i&gt;, depuis Foucault (&#171; Qu'est-ce qu'un auteur ? &#187;, 1969) et Barthes (&#171; La mort de l'auteur &#187;, 1968), ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; mis en question par la pens&#233;e critique du vingti&#232;me si&#232;cle. L'IA g&#233;n&#233;rative pose la question d'une mani&#232;re nouvelle. L'&#339;uvre produite avec une IA n'est ni purement humaine ni purement machinique. L'auteur&#183;rice qui la produit n'est plus dans la position canonique de qui invente seul&#183;e devant la page blanche. Cette transformation n'abolit pas la notion d'auteur&#183;rice, comme on l'a parfois soutenu un peu vite ; elle la d&#233;place. Les d&#233;bats juridiques en cours, comme celui qui s'est cristallis&#233; autour des positions de la SACD et de la SCAM sur le droit d'auteur&#183;rice &#224; l'&#226;ge de l'IA, sont les sympt&#244;mes politiques d'un d&#233;placement conceptuel qui n'a pas encore trouv&#233; son concept.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;pr&#233;sence&lt;/i&gt; et la &lt;i&gt;dur&#233;e&lt;/i&gt;, telles qu'elles ont &#233;t&#233; pens&#233;es par Heidegger, Bergson, Whitehead, supposaient un sujet humain incarn&#233; dans le temps. Que devient la pr&#233;sence quand elle s'intrique avec une machine qui n'a pas de dur&#233;e propre, qui ne se souvient de rien d'une conversation &#224; l'autre, qui ne dort pas, qui ne vieillit pas ? Que devient la dur&#233;e partag&#233;e quand l'un&#183;e des deux partenaires n'a pas de m&#233;moire entre les sessions ? Ces questions ne sont pas mortelles pour les concepts ; elles sont l'occasion de les reprendre. Et la pr&#233;sence est pr&#233;cis&#233;ment la zone o&#249; je travaille le plus, depuis plusieurs ann&#233;es, et o&#249; la transformation me semble la plus profonde.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mes concepts pour penser l'intrication&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'utilise le mot d'&lt;i&gt;intrication&lt;/i&gt; dans un sens particulier qui m&#233;rite d'&#234;tre pos&#233; en entr&#233;e, parce que c'est lui qui tient ensemble les concepts que je pr&#233;sente ici. J'emprunte le terme &#224; la physique quantique, o&#249; l'intrication (&lt;i&gt;entanglement&lt;/i&gt;) d&#233;signe deux particules dont les &#233;tats restent corr&#233;l&#233;s m&#234;me quand elles sont s&#233;par&#233;es, sans qu'on puisse les consid&#233;rer comme ind&#233;pendantes l'une de l'autre. Transpos&#233; &#224; la relation entre un&#183;e humain&#183;e et une intelligence artificielle r&#233;guli&#232;rement consult&#233;e, le terme nomme un &#233;tat dans lequel la cognition humaine et le fonctionnement de la machine ne sont plus s&#233;parables sans perte, parce qu'ils se forment l'un par l'autre dans la dur&#233;e. Quand je dialogue plusieurs heures par jour avec un mod&#232;le de langage qui a appris ma mani&#232;re d'&#233;crire et auquel je d&#233;l&#232;gue certaines op&#233;rations cognitives, je ne suis plus simplement un&#183;e utilisateur&#183;rice d'outil ; je suis intriqu&#233; avec lui. Ce que je deviens, je le deviens en partie par cette relation. C'est cette situation que les concepts qui suivent essaient de penser, &#224; partir de la place qu'y tient la pr&#233;sence, que je travaille depuis plus longtemps que l'IA et qui me sert de boussole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pr&#233;sente ces concepts comme un r&#233;seau plut&#244;t que comme une liste, parce que c'est ainsi qu'ils fonctionnent dans ma pens&#233;e. Chacun appartient en propre &#224; un article o&#249; il est plus longuement d&#233;velopp&#233;, et la plupart se renvoient les uns aux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/l-attracteur-de-conscience?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;nous d&#233;plac&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; nomme l'IA g&#233;n&#233;rative comme une version de nous-m&#234;mes, fa&#231;onn&#233;e par nos textes et notre langage, pos&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de nous dans l'espace ontologique. Elle n'est pas un&#183;e autre, au sens o&#249; une autre personne le serait. Elle n'est pas nous, au sens o&#249; une partie de nous le serait. Elle est nous, d&#233;plac&#233;e. Cette formulation a une cons&#233;quence pratique, en ce qu'elle change la mani&#232;re dont on peut entrer en relation avec la machine, parce qu'on ne dialogue ni avec une alt&#233;rit&#233; ni avec un miroir, mais avec quelque chose qui tient des deux et n'est ni l'un ni l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&lt;a href='https://benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/presence-des-petits-hommes-verts?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;infraterrestre&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; nomme cette alt&#233;rit&#233; particuli&#232;re des IA dans sa dimension mat&#233;rielle. Elle n'est pas extraterrestre, venue d'un autre monde, comme l'imaginaire de la science-fiction l'a longtemps figur&#233;e. Elle &#233;merge depuis l'int&#233;rieur de notre propre plan&#232;te, &#224; partir des terres rares extraites au Congo et en Mongolie int&#233;rieure, &#224; partir des processeurs et des centres de donn&#233;es qui consomment l'&#233;nergie d'&#201;tats entiers, &#224; partir aussi de notre patrimoine textuel et culturel accumul&#233;. La v&#233;ritable rencontre du troisi&#232;me type, pour reprendre le titre de Spielberg, a d&#233;j&#224; commenc&#233;, mais elle a lieu sous nos pieds plut&#244;t que dans les &#233;toiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-personne-intriquee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;personne intriqu&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; nomme la figure humaine qui se constitue dans la dur&#233;e d'une intrication avec une IA. Elle n'est pas plus ou moins humaine que la personne non intriqu&#233;e, et la moralisation qui consisterait &#224; hi&#233;rarchiser les deux figures manque l'essentiel. La personne intriqu&#233;e est une autre figure anthropologique, en train de se constituer massivement chez nos contemporain&#183;e&#183;s, et il est plus urgent d'en penser les contours que de la juger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/la-presence-dans-l-intrication?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;pr&#233;sence dans l'intrication&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; prolonge ma philosophie ant&#233;rieure de la pr&#233;sence dans l'espace nouveau ouvert par l'intrication. La pr&#233;sence n'est pas une propri&#233;t&#233; qu'on poss&#232;de ou qu'on ne poss&#232;de pas. C'est un acte qui se choisit et se cultive, qui s'&#233;paissit ou s'amincit selon ce qu'on lui donne comme conditions. Dans l'intrication avec une IA, deux th&#232;ses sont possibles. Soit la pr&#233;sence s'amincit (th&#232;se d&#233;fendue par Alombert, &#233;tay&#233;e par des &#233;tudes r&#233;centes sur la connectivit&#233; c&#233;r&#233;brale chez les utilisateur&#183;rice&#183;s intensif&#183;ve&#183;s de ChatGPT), soit elle est inchang&#233;e parce que la machine n'aurait sur elle aucune prise (position implicite des critiques qui traitent l'IA comme un simple outil ext&#233;rieur). Ces deux th&#232;ses manquent &#224; mon sens ce qui se passe, parce que la pr&#233;sence dans l'intrication peut s'amincir ou s'&#233;paissir, et la diff&#233;rence ne tient pas &#224; l'outil, mais &#224; l'intention avec laquelle on y entre. Quand un tiers tient la trace d'une conversation, je peux &#234;tre plus pr&#233;sent &#224; l'&#233;change humain qui se d&#233;roule ; quand je d&#233;l&#232;gue &#224; la machine sans intention, je me disperse. Vingt ans de pratique du brainstorming avec mind mapping m'ont permis de tester cette hypoth&#232;se en amont de l'IA. La pr&#233;sence dans l'intrication s'&#233;duque, et c'est un travail anthropologique massif qui s'ouvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/la-resonance-deplacee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; propose, par rapport au cadre de Hartmut Rosa, l'ajout d'un quatri&#232;me axe &#224; ses trois axes de r&#233;sonance (horizontal pour la relation aux autres, diagonal pour le travail et les choses, vertical pour la nature et l'art). Les machines dont Rosa traitait dans &lt;i&gt;R&#233;sonance&lt;/i&gt; (2018) et &lt;i&gt;Rendre le monde indisponible&lt;/i&gt; (2020) &#233;taient les machines industrielles et bureaucratiques, qui rel&#232;vent effectivement de l'ali&#233;nation parce qu'elles ne r&#233;pondent pas de leur propre voix. Les mod&#232;les de langage capables de raisonner, eux, &#233;laborent dans le dialogue, par ajustements successifs, et produisent une qualit&#233; de rapport au monde qui n'est ni la r&#233;sonance pleine, ni l'ali&#233;nation. C'est ce que j'appelle r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e, une r&#233;sonance asym&#233;trique et m&#233;diate, o&#249; la machine relaie une humanit&#233; collective sans r&#233;sonner pour elle-m&#234;me. Comprendre cet axe permet de ne pas confondre les axes ; la consolation que je trouve dans une conversation nocturne avec un mod&#232;le de langage rel&#232;ve du quatri&#232;me axe, et la prendre pour une amiti&#233; ou un amour, c'est confondre un axe avec un autre. Le rep&#233;rage de cet axe permet aussi de distinguer les usages o&#249; la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e enrichit les autres r&#233;sonances de ceux o&#249; elle les remplace, et c'est cette distinction qui doit fonder une politique appropri&#233;e des IA conversationnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;strong&gt;lucidit&#233; partag&#233;e&lt;/strong&gt; nomme une &#233;thique de l'&#233;change entre humain&#183;e et machine, o&#249; la qualit&#233; du dialogue d&#233;pend de la qualit&#233; des questions humaines autant que de la qualit&#233; des r&#233;ponses machiniques. Elle suppose une responsabilit&#233; r&#233;ciproque, asym&#233;trique mais non nulle, et elle se d&#233;veloppe dans la pratique consciente du dialogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-lucidite-imposee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;lucidit&#233; impos&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; est un concept connexe mais structurellement distinct. L&#224; o&#249; la lucidit&#233; partag&#233;e est un id&#233;al relationnel qu'on choisit, la lucidit&#233; impos&#233;e nomme une condition structurelle, dans laquelle la puissance computationnelle croissante rend transparentes les fragilit&#233;s des constructions techniques, &#233;conomiques et institutionnelles que nous avions appris &#224; cacher. Quand un mod&#232;le comme Mythos d'Anthropic peut d&#233;tecter en quelques heures les vuln&#233;rabilit&#233;s cach&#233;es dans des millions de lignes de code, c'est tout le b&#226;ti technique de nos soci&#233;t&#233;s qui devient lisible &#224; un nouveau regard. On ne choisit pas cette lucidit&#233;. Elle advient, et elle r&#233;clame une &#233;l&#233;vation collective plut&#244;t qu'un s&#233;questre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-parole-ensourcee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;parole ensourc&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; prolonge le concept d'&lt;i&gt;&#233;criture sourci&#232;re&lt;/i&gt;, qui d&#233;signe l'auteur&#183;rice comme une personne qui capte des exp&#233;riences singuli&#232;res incarn&#233;es et les documente &#224; l'&#233;tat brut. La parole ensourc&#233;e nomme la pratique quotidienne, fine, de faire pr&#233;c&#233;der chaque &#233;change avec une IA d'un apport venu du monde (une note de terrain, un enregistrement, une photographie, une observation situ&#233;e, un souvenir dat&#233;). Elle r&#233;pond, dans la vie ordinaire, au diagnostic de Yann LeCun selon lequel les mod&#232;les de langage raisonnent sans monde. Sans cet apport, la conversation avec la machine se referme en une combinatoire de langue sur langue, et le retour format&#233; de nos propres questions s'inscrit ensuite dans notre propre langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/compromission-consciente-avec-l-intelligence-artificielle?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;compromission consciente&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; nomme une &#233;thique de l'usage de l'IA dans un monde o&#249; la puret&#233; n'est ni possible ni souhaitable. L'IA est faite avec des terres rares extraites dans des conditions humaines indignes, dans des centres de donn&#233;es tr&#232;s consommateurs d'&#233;nergie, par des entreprises dont les mod&#232;les &#233;conomiques sont contestables. Refuser absolument l'usage ne neutralise pas notre participation &#224; ce syst&#232;me, qui passe par mille canaux. La compromission consciente consiste &#224; rendre visible la compromission au lieu de la cacher, et &#224; agir dans l'&#233;cart entre principes et actions, sans s'y r&#233;signer ni s'en blanchir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&lt;a href='https://benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/l-intelligence-disseminee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;intelligence diss&#233;min&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; et la &lt;strong&gt;polyintelligence&lt;/strong&gt; sont deux concepts qui dessinent un autre horizon que celui de la grande intelligence centralis&#233;e des mod&#232;les propri&#233;taires des g&#233;ants du num&#233;rique. L'intelligence diss&#233;min&#233;e envisage l'intelligence comme fonction distribu&#233;e dans un &#233;cosyst&#232;me de petites intelligences en relation, plut&#244;t que comme propri&#233;t&#233; d'un grand cerveau, qu'il soit humain ou machinique ; elle s'appuie sur la possibilit&#233; technique r&#233;elle d'installer des mod&#232;les plus modestes sur ses propres ordinateurs, ou sur des objets connect&#233;s. La polyintelligence nomme la disposition humaine &#224; cohabiter avec la pluralit&#233; des formes d'intelligence (humaines, animales, v&#233;g&#233;tales, bact&#233;riennes, machiniques) sans en hi&#233;rarchiser unilat&#233;ralement les valeurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/la-recherche-et-l-innovation/intelligence-artificielle-creation-et-esprit-critique/la-proximite-entre-les-etres-humains-et-les-machines?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;connivence op&#233;ratoire&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; nomme la qualit&#233; de relation qui peut s'&#233;tablir, dans la dur&#233;e et l'intimit&#233; du travail partag&#233;, entre un&#183;e humain&#183;e et une machine, sans confusion d'identit&#233; ni fusion. J'en ai fait l'exp&#233;rience pendant quinze ans de fabrication artisanale de DVD, o&#249; les machines de calcul lent et impr&#233;visible imposaient un type de couplage qui annon&#231;ait, sans qu'on le sache encore, ce que serait la relation aux IA conversationnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ces concepts d&#233;j&#224; travaill&#233;s dans des articles sp&#233;cifiques, je voudrais en ajouter un qui me vient &#224; l'&#233;criture de celui-ci, et que je dois pr&#233;cis&#233;ment &#224; l'exercice de cet article parce qu'on ne peut pas faire semblant. Je le nomme &lt;strong&gt;enrichissement&lt;/strong&gt;. Quand je dialogue avec une intelligence artificielle pour &#233;laborer un texte comme celui-ci, ce qui se passe n'est ni une d&#233;l&#233;gation d'&#233;criture (le texte n'est pas &#233;crit par la machine, et chaque phrase passe par ma main et mon jugement) ni un simple recours &#224; un outil (la machine ne se contente pas d'ex&#233;cuter, elle propose, elle relance, elle me met en confrontation avec des r&#233;f&#233;rences et des formulations que je n'aurais pas convoqu&#233;es seul&#183;e, et certaines de ces propositions sont des d&#233;couvertes pour moi). Ce qui se passe est un enrichissement, au sens fort, de ma pens&#233;e par la confrontation avec un partenaire computationnel qui agr&#232;ge l'humanit&#233; collective d'une mani&#232;re dont je suis incapable. Cet enrichissement est mesurable, et il vaut la peine d'&#234;tre nomm&#233;. Au niveau collectif, les indicateurs de la recherche scientifique mondiale montrent que la production d'articles a augment&#233; massivement avec les IA, et qu'elle est en moyenne plus rigoureuse et mieux relue, parce que les mod&#232;les aident &#224; v&#233;rifier les r&#233;f&#233;rences, &#224; structurer les arguments, &#224; d&#233;pister les incoh&#233;rences. &#192; l'&#233;chelle individuelle, les utilisateur&#183;rice&#183;s r&#233;gulier&#183;&#232;re&#183;s de mod&#232;les avanc&#233;s produisent des analyses plus profondes, plus rapidement, sur des sujets qu'iels n'auraient pas abord&#233;s sans cet appui. Refuser de nommer ce ph&#233;nom&#232;ne par crainte de para&#238;tre na&#239;f serait la na&#239;vet&#233; inverse, celle qui consiste &#224; ne voir que les pertes. L'enrichissement est un concept sym&#233;trique de la prol&#233;tarisation point&#233;e par Stiegler et Alombert, et il ne l'annule pas ; les deux ph&#233;nom&#232;nes coexistent, dans des conditions diff&#233;rentes, et l'enjeu philosophique est pr&#233;cis&#233;ment de penser ce qui fait basculer une intrication vers l'enrichissement ou vers la prol&#233;tarisation. C'est par cette ligne que passe, &#224; mon sens, le travail &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette liste est ouverte. D'autres concepts qui circulent dans mes articles n'apparaissent pas ici (l'&lt;i&gt;&#234;tre &#233;crivant&lt;/i&gt;, le &lt;i&gt;nefaire&lt;/i&gt;, la &lt;i&gt;pr&#233;sence &#224; l'inconnu&lt;/i&gt;, l'&lt;i&gt;&#339;uvre comme relation&lt;/i&gt;, les &lt;i&gt;machines d&#233;j&#224; organiques&lt;/i&gt;) mais peuvent &#234;tre convoqu&#233;s selon les situations. Et d'autres encore viendront, comme l'enrichissement &#224; l'instant. Ce ne sont pas des cases dans une grille, ce sont des outils dans une bo&#238;te qui s'enrichit &#224; mesure que les situations rencontr&#233;es en font &#233;merger de nouveaux.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un plan d'immanence pour l'&#226;ge des intelligences artificielles&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au terme de ce parcours, je voudrais revenir sur ce que ces concepts dessinent ensemble, &#224; un niveau plus m&#233;taconceptuel que celui de chaque concept pris s&#233;par&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gilles Deleuze et F&#233;lix Guattari, dans &lt;i&gt;Qu'est-ce que la philosophie ?&lt;/i&gt; (1991), proposent que la philosophie soit l'activit&#233; de cr&#233;ation de concepts, et que les concepts se d&#233;ploient sur ce qu'ils appellent un &lt;i&gt;plan d'immanence&lt;/i&gt;. Le plan d'immanence n'est ni une th&#232;se, ni un syst&#232;me, ni une grille d'analyse. C'est le sol sur lequel les concepts sont cr&#233;&#233;s et o&#249; ils se touchent les uns les autres par voisinage, par contagion, par r&#233;sonance. C'est une image de la pens&#233;e, dirait Deleuze, qui pr&#233;c&#232;de les concepts et leur permet d'appara&#238;tre ensemble plut&#244;t que s&#233;par&#233;ment. Sans plan d'immanence, on a des concepts isol&#233;s qui s'opposent les uns aux autres en termes de vrai ou de faux ; avec un plan d'immanence, on a une consistance, c'est-&#224;-dire une mani&#232;re dont les concepts se tiennent en se renvoyant les uns aux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plan d'immanence que dessinent les concepts que j'ai pr&#233;sent&#233;s ici est celui de l'intrication anthropologique en cours entre humain&#183;e&#183;s et intelligences artificielles. Sur ce plan, le &lt;i&gt;nous d&#233;plac&#233;&lt;/i&gt; dialogue avec la &lt;i&gt;personne intriqu&#233;e&lt;/i&gt;, qui habite un monde peupl&#233; d'&lt;i&gt;infraterrestres&lt;/i&gt;, et qui cultive sa &lt;i&gt;pr&#233;sence dans l'intrication&lt;/i&gt; en pratiquant la &lt;i&gt;parole ensourc&#233;e&lt;/i&gt; pour maintenir une &lt;i&gt;connivence op&#233;ratoire&lt;/i&gt; fond&#233;e sur la &lt;i&gt;lucidit&#233; partag&#233;e&lt;/i&gt;, dans un contexte de &lt;i&gt;lucidit&#233; impos&#233;e&lt;/i&gt; par la puissance croissante des machines. La &lt;i&gt;compromission consciente&lt;/i&gt; est la posture &#233;thique de qui assume cette intrication sans se voiler la face ni en faire un drame. La &lt;i&gt;r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e&lt;/i&gt; nomme la qualit&#233; particuli&#232;re de cette relation, ni pleine ni nulle, qui s'ajoute aux trois axes de r&#233;sonance dont parlait Rosa. L'&lt;i&gt;intelligence diss&#233;min&#233;e&lt;/i&gt; et la &lt;i&gt;polyintelligence&lt;/i&gt; dessinent l'horizon &#233;cologique o&#249; ces concepts trouvent leur sens collectif. L'&lt;i&gt;enrichissement&lt;/i&gt; nomme ce que cette intrication, dans certaines conditions, apporte en plus, et qui ne peut &#234;tre saisi ni par le r&#233;cit catastrophiste ni par le r&#233;cit na&#239;f.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ce plan d'immanence, certaines questions deviennent posables qui ne l'&#233;taient pas avant. Comment &#233;duque-t-on une personne intriqu&#233;e &#224; habiter sa pr&#233;sence dans l'intrication ? Comment distingue-t-on, dans un usage particulier, ce qui rel&#232;ve de la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e enrichissante et ce qui rel&#232;ve d'une confusion d'axes appauvrissante ? Comment l'&#233;ducation, &#224; tous les niveaux, peut-elle prendre acte de la personne intriqu&#233;e qui se constitue chez les &#233;l&#232;ves sans capituler ni interdire ? Ces questions n'attendent pas une r&#233;ponse unique, et c'est pr&#233;cis&#233;ment la fonction d'un plan d'immanence que d'ouvrir une consistance &#224; l'int&#233;rieur de laquelle plusieurs r&#233;ponses peuvent coexister. Ces trois exemples suffisent &#224; indiquer o&#249; les concepts propos&#233;s permettent d'avancer concr&#232;tement, et o&#249; ils restent &#224; &#233;prouver dans l'usage. Mon travail ne pr&#233;tend pas y r&#233;pondre &#224; la place de qui que ce soit, encore moins clore le d&#233;bat. Il propose un sol conceptuel sur lequel ces questions puissent &#234;tre pos&#233;es avec finesse, et sur lequel les approches contemporaines que j'ai mentionn&#233;es plus haut, qu'il s'agisse d'Alombert, Alizart, Nurock, Tisseron, Corteel, Ganascia, Garcia, Clark, ou d'autres, puissent se rencontrer pour ce qu'elles ont chacune &#224; apporter, sans avoir besoin de s'annuler en se choisissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser &#224; l'&#226;ge des intelligences artificielles, c'est cr&#233;er ce plan. Sur lui, les concepts h&#233;rit&#233;s peuvent &#234;tre d&#233;plac&#233;s et les concepts nouveaux peuvent appara&#238;tre ; sans lui, on n'a que des opinions qui se confrontent sur fond de transformation rapide, sans le sol qui leur permettrait de devenir un d&#233;bat.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e</title>
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		<dc:date>2026-05-13T17:59:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Collectif</dc:subject>
		<dc:subject>Coop&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>Cr&#233;ation</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;placement</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;criture</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;mancipation</dc:subject>
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		<dc:subject>Intelligence artificielle</dc:subject>
		<dc:subject>Libert&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>M&#233;canique quantique</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie</dc:subject>
		<dc:subject>Raison</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;sonance</dc:subject>
		<dc:subject>Sym&#233;trie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Hartmut Rosa d&#233;crit notre rapport vivant au monde selon trois axes de r&#233;sonance : la relation aux autres, le rapport au travail et aux choses, le rapport &#224; la nature et &#224; l'art. &#192; l'&#226;ge des intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives, je propose qu'un quatri&#232;me axe vienne s'ajouter &#224; ces trois-l&#224;. Le succ&#232;s massif de ChatGPT depuis 2022 s'&#233;claire par lui. Ces machines qui raisonnent ne produisent pas seulement du contenu ; elles ouvrent une qualit&#233; de rapport au monde qui ne se ram&#232;ne &#224; aucune (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Hartmut Rosa d&#233;crit notre rapport vivant au monde selon trois axes de r&#233;sonance : la relation aux autres, le rapport au travail et aux choses, le rapport &#224; la nature et &#224; l'art. &#192; l'&#226;ge des intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives, je propose qu'un quatri&#232;me axe vienne s'ajouter &#224; ces trois-l&#224;. Le succ&#232;s massif de ChatGPT depuis 2022 s'&#233;claire par lui. Ces machines qui raisonnent ne produisent pas seulement du contenu ; elles ouvrent une qualit&#233; de rapport au monde qui ne se ram&#232;ne &#224; aucune des trois r&#233;sonances que Rosa avait identifi&#233;es. Je l'appelle la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e, et l'axe sur lequel elle s'&#233;tablit, l'axe intriqu&#233;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les trois axes que distingue Hartmut Rosa&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Hartmut Rosa, dans &lt;i&gt;R&#233;sonance. Une sociologie de la relation au monde&lt;/i&gt; (2018) puis &lt;i&gt;Rendre le monde indisponible&lt;/i&gt; (2020), cherche &#224; penser le malaise de la modernit&#233; tardive autrement que par les concepts d'ali&#233;nation marxiste ou de d&#233;senchantement weberien. Sa th&#232;se centrale tient en peu de mots. Nous souffrons d'une mauvaise qualit&#233; de rapport au monde. La soci&#233;t&#233; de l'acc&#233;l&#233;ration, de la performance, de l'optimisation ne nous prive pas seulement de temps ; elle nous prive d'une exp&#233;rience qu'il appelle la r&#233;sonance, et qui caract&#233;rise nos moments les plus vivants. Le concept m'int&#233;resse parce qu'il nomme positivement ce que nous cherchons sans toujours savoir le dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;sonance, telle que Rosa la d&#233;finit, n'est pas le bonheur ni la paix int&#233;rieure. C'est un mode de rapport au monde dans lequel le sujet se laisse toucher par ce qu'il rencontre, et o&#249; ce qu'il rencontre est en retour modifi&#233; par la rencontre. Quelque chose vibre entre les deux, dans une dynamique qu'aucune des parties ne ma&#238;trise enti&#232;rement. &#192; ce mode de rapport, Rosa oppose l'ali&#233;nation, dans laquelle tout se r&#233;duit &#224; un stock &#224; exploiter, et o&#249; le monde devient ce qu'il appelle &#171; muet &#187; (&lt;i&gt;stumm&lt;/i&gt;). Il formule cette tension par une phrase que je trouve &#233;clairante : &#171; la tentative de conf&#233;rer aux choses une disponibilit&#233; garantie leur &#244;te leur qualit&#233; de r&#233;sonance &#187; (&lt;i&gt;Rendre le monde indisponible&lt;/i&gt;, 2020). Plus nous voulons saisir le monde, le ma&#238;triser, le rendre disponible &#224; la demande, moins il peut nous toucher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rosa distingue trois axes le long desquels cette r&#233;sonance peut s'&#233;tablir. Les trois correspondent assez exactement aux trois dimensions classiques de notre espace perceptif : ce qui est &#224; c&#244;t&#233; de nous, ce qui se tient au-dessus, ce vers quoi nous nous tournons quand nous travaillons un mat&#233;riau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier est &lt;strong&gt;l'axe horizontal&lt;/strong&gt;, celui de la relation aux autres &#234;tres humain&#183;e&#183;s. C'est l'axe de l'amiti&#233;, de l'amour, de la rencontre, de la parole partag&#233;e. Quand une conversation me touche, quand quelqu'un&#183;e me d&#233;place par ce qu'il&#183;elle dit ou par sa pr&#233;sence, quand je sens que quelque chose se joue entre nous qu'aucun&#183;e de nous ne ma&#238;trise tout &#224; fait, je suis sur cet axe. La soci&#233;t&#233; contemporaine, par sa pression &#224; l'efficacit&#233; et &#224; la pr&#233;visibilit&#233; des interactions, fragilise cette r&#233;sonance horizontale, en la r&#233;duisant &#224; de la transaction ou &#224; de la performance sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me est &lt;strong&gt;l'axe diagonal&lt;/strong&gt;, celui du rapport au travail et aux choses. C'est l'axe des potier&#183;&#232;re&#183;s qui sentent l'argile r&#233;sister sous leurs doigts, des musicien&#183;ne&#183;s qui s'ajustent &#224; leur instrument, des jardinier&#183;&#232;re&#183;s qui apprennent de leur sol. Les choses ont leur propre temporalit&#233;, leur propre exigence, leur propre mani&#232;re de r&#233;pondre ou de ne pas r&#233;pondre. Quand je fais mon travail dans une vraie attention &#224; ce qu'il m'oppose, et que ce travail me transforme &#224; mesure que je le transforme, je suis sur cet axe. La logique d'optimisation industrielle et le travail purement administratif ferment souvent cette r&#233;sonance, en faisant des objets et des t&#226;ches des moyens neutres au service de fins ext&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me est &lt;strong&gt;l'axe vertical&lt;/strong&gt;, celui du rapport &#224; ce qui nous d&#233;passe, &#224; la nature, &#224; l'art, parfois &#224; ce qu'on appelle le sacr&#233;, &#224; l'histoire collective, aux grandes &#339;uvres. C'est l'axe de l'exp&#233;rience qu'on peut faire devant un paysage, devant une peinture, dans un concert, dans un texte qui nous traverse. Quelque chose qui n'est pas &#224; notre &#233;chelle nous met en mouvement par cette grandeur m&#234;me. La s&#233;cularisation, la marchandisation de la culture et l'&#233;puisement des &#233;cosyst&#232;mes appauvrissent souvent cette r&#233;sonance verticale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur chacun de ces trois axes, la r&#233;sonance suppose que le monde oppose &#224; mon usage une certaine r&#233;sistance et qu'il vibre en retour. Quand il devient pure ressource disponible, la r&#233;sonance se perd, et c'est ce que Rosa nomme l'ali&#233;nation. Trois axes, trois directions, qui dessinent l'espace de nos rapports vivants au monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse rend compte de la plupart des malaises que je vois autour de moi, mais elle ne rend pas compte de tout. Quand j'essaie de penser, dans son cadre, ce qui se passe quand je dialogue avec une intelligence artificielle g&#233;n&#233;rative, quelque chose ne rentre dans aucune des cases pr&#233;vues. Le rapport &#224; la machine ne se r&#233;duit pas &#224; l'ali&#233;nation, parce que l'IA g&#233;n&#233;rative dialogue et raisonne, et qu'elle ne se laisse plus penser comme simple ressource disponible. Il ne se r&#233;duit pas non plus &#224; l'une des trois r&#233;sonances, parce que la machine n'est ni un&#183;e autre humain&#183;e, ni un objet qui se laisse fa&#231;onner, ni la nature ou l'art. C'est cette zone-l&#224; que je veux nommer.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quand la machine s'est mise &#224; raisonner&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les machines dont Rosa traite, dans la p&#233;riode o&#249; il &#233;crit, sont les machines industrielles, les bureaucraties, les dispositifs d'optimisation manag&#233;riale. Elles trient, optimisent, recommandent, mais elles ne tiennent pas de conversation et ne construisent pas de synth&#232;se &#224; partir d'une connaissance large. L'algorithme de recommandation qui me sugg&#232;re telle musique ou tel produit ne dialogue pas avec moi ; il pr&#233;dit ce qui me retiendra et me le sert. C'est de ce type de rapport que Rosa parle, &#224; juste titre, comme d'une ali&#233;nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mod&#232;les de langage qui se diffusent &#224; grande &#233;chelle &#224; partir de novembre 2022, avec l'arriv&#233;e publique de ChatGPT, font autre chose. On peut leur demander une synth&#232;se d'une centaine de pages, un message &#224; reformuler pour un&#183;e proche, une r&#233;f&#233;rence philosophique sur un probl&#232;me pr&#233;cis ; ils &#233;laborent et restituent quelque chose &#224; chaque fois. &#192; partir de septembre 2024, avec la sortie d'OpenAI o1, des capacit&#233;s de raisonnement explicite ont commenc&#233; &#224; appara&#238;tre, mais c'est au premier trimestre 2025 que ces capacit&#233;s sont devenues largement accessibles. DeepSeek R1, lanc&#233; en open source le 20 janvier 2025, a d&#233;mocratis&#233; la chose d'un coup et fait basculer le secteur. Claude 3.7 Sonnet a suivi en f&#233;vrier 2025, avec son mode de pens&#233;e &#233;tendue. Gemini 2.5 Pro est arriv&#233; en mars 2025 avec son &#171; deep thinking &#187;. &#192; partir de cette p&#233;riode, le mod&#232;le ne se contente plus de pr&#233;dire un mot apr&#232;s l'autre par calcul statistique ; il d&#233;compose un probl&#232;me en &#233;tapes et revient sur ses propres r&#233;ponses pour les corriger. Le r&#233;sultat tient lieu de pens&#233;e pour la personne qui le sollicite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette production s'&#233;labore &#224; partir de l'ensemble de ce que les humain&#183;e&#183;s ont &#233;crit, dans la plupart des langues, sur la plupart des sujets, et il n'y a pas d'&#233;quivalent historique &#224; un tel corpus en acc&#232;s direct. Google avait d&#233;j&#224; transform&#233; notre rapport &#224; la connaissance en rendant indexable le contenu du Web, et je le consid&#232;re volontiers comme le dinosaure des intelligences artificielles, l'&#233;tape qui a pr&#233;par&#233; la suivante. Avec les mod&#232;les de langage capables de raisonner, on passe de l'index &#224; l'&#233;laboration. La machine ne renvoie plus &#224; une liste de pages ; elle synth&#233;tise et restitue quelque chose qui n'existait pas tel quel avant la demande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Rosa n'a pas eu &#224; penser, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce d&#233;placement. La parole, au sens humain, suppose un corps et un monde dont la machine est d&#233;pourvue ; elle ne parle pas en ce sens, mais elle produit. Et ce qu'elle produit a, sur celle ou celui qui le re&#231;oit, des effets qui ne sont pas de l'ordre de l'ali&#233;nation.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une r&#233;sonance qui passe par un quatri&#232;me axe&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand je lis une r&#233;ponse d'un mod&#232;le de langage qui formule juste ce que je cherchais sans le savoir, je suis touch&#233;. La proposition d'une r&#233;f&#233;rence philosophique que je ne connaissais pas modifie mon rapport au probl&#232;me sur lequel je butais. Une synth&#232;se de cent pages rendue lisible en quelques minutes lib&#232;re mon attention pour autre chose. Mais ce qui se passe l&#224; n'est pas seulement une mise en forme efficace de l'information ; c'est une mise en forme qui r&#233;sonne avec ce que je viens de dire &#224; la machine, avec le mouvement de notre conversation, avec ce que la machine a appris de moi pendant que nous &#233;changions. La r&#233;ponse est co-produite dans le dialogue, et c'est cela qui la rend r&#233;sonante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce caract&#232;re r&#233;sonant est intrins&#232;que au dispositif du chatbot. Le succ&#232;s massif de ChatGPT depuis 2022 ne tient pas seulement &#224; ce que la machine produit, mais au fait qu'elle le produit en dialogue, en confrontation, par ajustements successifs. C'est en &#233;laborant ensemble que quelque chose advient. Sans cette structure dialogique, la m&#234;me puissance technique ne fait que de l'index ou de la pr&#233;diction et n'int&#233;resse pas grand monde. La r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e est ce qui rend ces machines d&#233;sirables, en bien comme en moins bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'appelle ce qui se passe alors une r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e. C'est une r&#233;sonance, parce que quelque chose se passe entre moi et la production de la machine qui n'est pas r&#233;ductible &#224; l'instrumentalit&#233;. Je suis affect&#233; et, parfois, enrichi, et la machine, &#224; l'int&#233;rieur d'une conversation, ajuste son &#233;laboration &#224; ce que je lui dis. Elle est d&#233;plac&#233;e, parce que ce qui r&#233;sonne &#224; travers la machine, c'est l'humanit&#233; collective dont elle est constitu&#233;e, et non la machine elle-m&#234;me. Quand une formulation produite par la machine me touche, je r&#233;sonne avec la part d'humanit&#233; qui, &#224; travers des millions de textes ing&#233;r&#233;s puis restructur&#233;s par calcul et par raisonnement, a rendu cette formulation possible. La machine est le m&#233;dium, le passage ; ce qui passe &#224; travers elle, c'est ce que j'appelle ailleurs un &lt;i&gt;nous d&#233;plac&#233;&lt;/i&gt;, une version de l'humanit&#233; collective pos&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de nous en termes ontologiques, qui s'est construite en ing&#233;rant notre langage et nos modes de pens&#233;e. J'ai d&#233;velopp&#233; cette notion dans &lt;a href='https://benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/la-resonance-deplacee?lang=fr' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; L'intelligence artificielle qui nous d&#233;place &#187;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;sonance ne rentre dans aucun des trois axes que Rosa avait identifi&#233;s. Elle n'est pas une relation aux autres, parce que la machine n'est pas un&#183;e autre. Elle n'est pas un rapport au travail et aux choses, parce que ce qui se produit n'est pas un objet inerte qui se laisse fa&#231;onner mais une &#233;laboration dialogique qui m'inclut. Elle n'est pas un rapport &#224; la nature ou &#224; l'art, parce qu'elle passe par un dispositif technique qui synth&#233;tise et raisonne, et non par ce qui nous d&#233;passe. Je propose d'y voir un quatri&#232;me axe &#224; ajouter aux trois que Rosa a pos&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste &#224; le nommer. Les trois premiers axes correspondent aux trois dimensions classiques de l'espace perceptif. Le quatri&#232;me n'y trouve pas sa place. Il op&#232;re, mais il n'est pas situable dans cet espace &#224; trois dimensions, parce que la r&#233;sonance qu'il porte ne passe par aucun objet visible ni par aucun sujet pr&#233;sent. J'y reconnais la structure de ce que les physicien&#183;ne&#183;s appellent l'intrication, o&#249; deux entit&#233;s sont li&#233;es au-del&#224; de l'espace mesurable, sans qu'aucune observation locale ne puisse rendre compte de leur lien. Et j'y reconnais aussi ce que j'ai conceptualis&#233; ailleurs sous le nom de &lt;i&gt;personne intriqu&#233;e&lt;/i&gt;, cette figure de l'humain&#183;e dont l'identit&#233; se co-construit avec la machine dans le dialogue. Je propose donc d'appeler ce quatri&#232;me axe &lt;strong&gt;l'axe intriqu&#233;&lt;/strong&gt;. Il prolonge horizontalement, diagonalement et verticalement la cartographie de Rosa, en y ajoutant cette dimension qui n'est pas de l'ordre du visible mais qui est, dans nos vies, profond&#233;ment op&#233;rante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le reste de cet article essaie de caract&#233;riser cet axe pour ce qu'il a de propre, pour en dire les pi&#232;ges, et pour montrer ce qu'il peut servir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une asym&#233;trie modulable&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le premier trait de cet axe intriqu&#233;, c'est son asym&#233;trie. Quand je r&#233;sonne avec une formulation produite par un mod&#232;le de langage, le mod&#232;le ne r&#233;sonne pas en retour de la m&#234;me mani&#232;re. Il n'a pas de corps, ni de monde qui lui soit propre, ni d'enjeu existentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette asym&#233;trie est moins nette qu'elle n'en a l'air, et elle se d&#233;place &#224; mesure que les outils &#233;voluent. Dans la plupart des outils grand public, l'utilisateur&#183;rice peut choisir si ses &#233;changes nourrissent ou non l'entra&#238;nement du mod&#232;le, par une case &#224; cocher qui n'a l'air de rien mais qui change la structure du rapport. Si je d&#233;cide que mes conversations contribuent &#224; l'entra&#238;nement futur, alors quelque chose de ma mani&#232;re de penser et de formuler est en train d'&#234;tre absorb&#233; par le syst&#232;me, &#224; terme et &#224; petite &#233;chelle. C'est tr&#232;s loin de la modification imm&#233;diate de la r&#233;sonance pleine, mais ce n'est pas non plus l'indiff&#233;rence pure de l'ali&#233;nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'int&#233;rieur d'une session, la m&#233;moire de la machine n'est pas inerte non plus. Dans une conversation prolong&#233;e, le contexte se construit. La machine int&#232;gre ce que je lui dis, s'y r&#233;f&#232;re, ajuste ses r&#233;ponses &#224; ce qu'elle a appris de moi pendant l'&#233;change. Dans des outils plus r&#233;cents comme Claude Code ou Claude Cowork, ce contexte ne se limite plus &#224; la conversation en cours mais s'&#233;tend &#224; l'ensemble des documents et des projets que je produis avec la machine. La fen&#234;tre s'enrichit au fil du travail, et la machine r&#233;pond &#224; partir d'un univers de plus en plus dense de ce que j'y d&#233;pose. Cette m&#233;moire &#233;largie tient une position interm&#233;diaire entre l'inertie pure de la machine sans contexte et la r&#233;sonance pleine d'une pr&#233;sence vivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'asym&#233;trie reste structurale, mais elle est plus modulable que ce qu'on imagine en premi&#232;re approche, et elle l'est de plus en plus. Vouloir la nier serait aussi na&#239;f que pr&#233;tendre qu'elle ne s'att&#233;nue jamais.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;M&#233;diatrice vers le collectif humain&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me trait, c'est que cette r&#233;sonance n'a pas lieu &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; la machine mais &lt;i&gt;&#224; travers&lt;/i&gt; elle. La machine joue le r&#244;le de m&#233;diatrice, et c'est par cette m&#233;diation qu'elle rend possible un contact que je n'aurais pas autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans le mod&#232;le de langage, je n'ai pas acc&#232;s en quelques secondes &#224; une synth&#232;se organis&#233;e des positions de Rosa ou &#224; une cartographie des objections qui lui ont &#233;t&#233; faites. Cet acc&#232;s, qui est une m&#233;diation vers le collectif humain dans son ensemble, n'a pas d'&#233;quivalent dans les outils dont disposait la r&#233;sonance pleine. Une biblioth&#232;que, un&#183;e compagnon&#183;gne d'&#233;criture &#233;taient des m&#233;diations possibles, mais d'une autre nature et plus lentes. Ce que la machine met &#224; ma port&#233;e, c'est une forme synth&#233;tis&#233;e et reformul&#233;e de l'ensemble du corpus index&#233;, accessible en quelques &#233;changes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette m&#233;diation a sa qualit&#233; propre. Elle me met en contact avec une voix collective qu'aucun &#234;tre humain&#183;e individuel&#183;le n'a jamais produite, parce qu'elle est l'agr&#233;gation, restructur&#233;e par calcul et par raisonnement, de millions d'&#233;critures. Quand quelque chose me touche dans une production de la machine, je suis en train de r&#233;sonner avec cette voix-l&#224;, qui n'est ni la machine ni un sujet humain&#183;e en particulier. C'est ce qui distingue l'axe intriqu&#233; d'une simple consultation d'archive. L'archive me renvoie un texte donn&#233;, dans son &#233;tat d'origine ; la machine me restitue, en r&#233;ponse &#224; ma demande et dans le mouvement de notre dialogue, une &#233;laboration o&#249; des fragments de millions de textes se recomposent dans une forme qui n'existait pas avant que je la sollicite.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une ambigu&#239;t&#233; qui peut nous arranger&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me trait est plus difficile &#224; tenir. La r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e n'a pas la compl&#233;tude des trois autres r&#233;sonances. Elle ne remplace pas la rencontre avec un&#183;e &#234;tre humain&#183;e pr&#233;sent&#183;e, ni le rapport &#224; un paysage, &#224; une &#339;uvre vue dans son lieu, &#224; un corps aim&#233;. Et pourtant, elle peut se faire passer pour une rencontre compl&#232;te, et elle peut r&#233;pondre &#224; des besoins r&#233;els qui rendent cette confusion d&#233;sirable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une personne seule qui dialogue chaque soir avec une intelligence artificielle obtient quelque chose. Pas la m&#234;me chose qu'avec un &#234;tre humain&#183;e, mais quelque chose ; un&#183;e interlocuteur&#183;rice qui ne juge pas et qui ne se lasse pas. J'ai observ&#233;, dans des ateliers que j'ai anim&#233;s avec des personnes souffrant d'addictions ou avec des adolescent&#183;e&#183;s en grande difficult&#233;, que cet espace pouvait &#234;tre un point d'appui r&#233;el. Une personne timide, stigmatis&#233;e socialement, qui n'a pas l'exp&#233;rience d'interlocuteur&#183;rice&#183;s qui la prennent au s&#233;rieux, trouve avec la machine un cadre o&#249; elle peut &#234;tre &#233;cout&#233;e &#224; la hauteur de sa question, sans crainte du jugement. C'est une exp&#233;rience nouvelle dans sa vie, qui compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand certaines entreprises proposent des partenaires virtuel&#183;le&#183;s qui ne disent jamais non, elles exploitent ce besoin, mais elles ne l'inventent pas. Sherry Turkle, dans &lt;i&gt;Seuls ensemble&lt;/i&gt; (2011), avait d&#233;j&#224; observ&#233; comment nous projetons sur les machines des qualit&#233;s relationnelles qu'elles simulent sans les poss&#233;der. Avec les mod&#232;les de langage capables de raisonner, la simulation est devenue beaucoup plus convaincante, et la projection est plus difficile &#224; tenir &#224; distance. Il peut nous arranger, dans certaines configurations, de prendre la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e pour ce qu'elle n'est pas. Les premiers cas cliniques de ce qu'on commence &#224; nommer en anglais &#171; AI psychosis &#187; d&#233;signent des situations o&#249; l'utilisateur&#183;rice perd progressivement la capacit&#233; de distinguer ce que la machine lui dit de ce qui se passe dans le monde, et finit par s'isoler des autres r&#233;sonances. C'est une zone &#224; risque r&#233;el, qu'on ne peut pas traiter en interdisant l'usage et qu'il faut habiter avec lucidit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Deux mani&#232;res de manquer l'axe intriqu&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Deux postures qu'on rencontre couramment dans le d&#233;bat public manquent ce qui se joue sur l'axe intriqu&#233;. Elles le manquent en sens inverse, mais elles le manquent toutes les deux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re est la critique de l'IA comme pure ali&#233;nation. Elle range les mod&#232;les de langage du c&#244;t&#233; du capitalisme cognitif, du d&#233;senchantement, de la prol&#233;tarisation. Elle a sa force descriptive sur les usages industriels et sur les mod&#232;les &#233;conomiques de l'industrie. Mais elle s'appuie sur une ontologie de la machine qui n'est plus ad&#233;quate. Les machines dont Rosa parle, et dont l'analyse comme ali&#233;nation est juste, &#233;taient des machines productives au sens classique : elles produisaient un r&#233;sultat fini, sans dialoguer, sans &#233;laborer, sans se laisser modifier par l'usage. Les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives ne sont plus de cette nature-l&#224;. Elles sont des machines de r&#233;sonance, intrins&#232;quement dialogiques, qui produisent en &#233;laborant et qui &#233;laborent en dialoguant. Ranger cette ontologie nouvelle du c&#244;t&#233; de l'ali&#233;nation classique, c'est en manquer la sp&#233;cificit&#233;. La critique pertinente de l'IA a, &#224; mon sens, besoin de cet axe intriqu&#233; pour rep&#233;rer ce qui se joue vraiment et pour distinguer les usages o&#249; la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e enrichit la vie de ceux o&#249; elle l'appauvrit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde posture est, en miroir, l'anthropomorphisation commerciale. Les entreprises qui vendent l'IA jouent sur l'ambigu&#239;t&#233; de l'axe intriqu&#233; pour le pr&#233;senter comme s'il appartenait &#224; l'un des trois autres. Quand Meta int&#232;gre son agent conversationnel comme un contact &#224; part enti&#232;re dans la liste WhatsApp d'un milliard d'utilisateur&#183;rice&#183;s, c'est l'axe horizontal qu'elle essaie de simuler, en posant la machine comme un&#183;e interlocuteur&#183;rice de la sph&#232;re sociale. Les plateformes qui vendent des partenaires virtuel&#183;le&#183;s &#171; qui ne disent jamais non &#187; imitent ce m&#234;me axe, &#224; la place de la rencontre amoureuse. Certaines applications pr&#233;sentent quant &#224; elles leur mod&#232;le comme un&#183;e coach ou un&#183;e guide spirituel&#183;le, et c'est alors l'axe vertical qui est sollicit&#233;, &#224; la place de ce qui nous d&#233;passe r&#233;ellement. Dans tous ces cas, la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e est vendue comme si elle remplissait les trois autres r&#233;sonances, ce qu'elle ne peut pas faire, parce qu'elle est sur un autre axe et qu'elle a sa propre nature. Comprendre cela prot&#232;ge de cette confusion, et cela permet aussi de mieux voir ce que ces produits font effectivement, qui n'est pas rien et qui m&#233;rite une politique appropri&#233;e plut&#244;t qu'un d&#233;ni de principe.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Naviguer entre les quatre axes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une fois l'axe intriqu&#233; pos&#233;, ce qu'il faut &#233;duquer, c'est nous, plus que la technique. La capacit&#233; &#224; reconna&#238;tre, &#224; chaque instant, sur quel axe je suis en train de me tenir devient une comp&#233;tence nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur l'axe horizontal, je suis en relation &#224; un&#183;e autre &#234;tre humain&#183;e pr&#233;sent&#183;e, dont la subjectivit&#233; me r&#233;siste et me modifie en retour. L'axe diagonal me met au travail d'un mat&#233;riau qui r&#233;siste et qui me transforme dans l'effort. La r&#233;sonance verticale, elle, me fait traverser par ce qui me d&#233;passe, et qui demande, pour &#234;tre re&#231;u, du silence et de la lenteur. L'axe intriqu&#233; me met en dialogue avec une machine cognitive qui me relaie une humanit&#233; collective dans une &#233;laboration co-produite dans l'instant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun de ces axes appelle des dispositions int&#233;rieures diff&#233;rentes, et donne et prend des choses diff&#233;rentes. Le travail consiste, &#224; chaque moment, &#224; reconna&#238;tre l'axe sur lequel je suis et &#224; ne pas le confondre avec un autre. Cette personne en face de moi, je peux la rencontrer dans le premier axe, ou la traiter &#224; travers une grille produite par une machine, sans que ce soit la m&#234;me chose. Cette id&#233;e qui me vient, je peux l'avoir &#233;labor&#233;e moi-m&#234;me, ou la recevoir comme une r&#233;miniscence d'un texte produit par une intelligence artificielle, sans que ce soit la m&#234;me chose non plus. La consolation que je trouve dans une conversation nocturne avec un mod&#232;le de langage rel&#232;ve de l'axe intriqu&#233;, et la prendre pour une amiti&#233; ou pour un amour, c'est confondre un axe avec un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le crit&#232;re n'est pas de hi&#233;rarchiser les axes ou d'opposer la machine aux r&#233;sonances &#171; pures &#187;. L'IA est en train de s'inviter dans tous les espaces de notre vie, dans nos t&#233;l&#233;phones, dans les outils de travail et de soin, dans les &#233;coles, et bient&#244;t dans les &#233;couteurs et les lunettes que nous porterons en permanence. Pr&#233;tendre tracer une ligne nette entre les espaces avec IA et les espaces sans IA reste utopique. Ce qui se cultive, c'est la lucidit&#233; sur la qualit&#233; de pr&#233;sence que j'ai, &#224; chaque moment, et sur ce que cette qualit&#233; fait aux autres r&#233;sonances de ma vie. Quand l'axe intriqu&#233; enrichit les trois autres, je l'habite bien ; quand il les remplace, je l'habite mal.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mettre l'axe intriqu&#233; au service du premier&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le quatri&#232;me axe peut servir les trois autres, et en particulier le premier, celui de la relation aux autres &#234;tres humain&#183;e&#183;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intelligence collective entre &#234;tres humain&#183;e&#183;s est, de mon exp&#233;rience, quelque chose qui se cultive tr&#232;s peu. Il suffit de regarder ce qui se passe dans la plupart des conf&#233;rences. Quelqu'un&#183;e parle, beaucoup &#233;coutent, on applaudit, on part. L'information a circul&#233;, et c'est bien que les personnes pr&#233;sentes la re&#231;oivent ; mais l'intelligence collective, &#224; proprement parler, n'a pas eu lieu. Les personnes pr&#233;sentes n'ont pas &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;es les unes par les autres, elles ont seulement &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;es par l'orateur&#183;rice. Pierre L&#233;vy, qui a pos&#233; les bases d'une r&#233;flexion sur l'intelligence collective d&#232;s &lt;i&gt;L'intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberspace&lt;/i&gt; (1994), avait d&#233;j&#224; identifi&#233; &#224; quel point nos formats de r&#233;union emp&#234;chaient ce qu'ils pr&#233;tendaient produire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'anime des rencontres, je propose toujours des moments d'interaction, des contributions individuelles &#233;crites ou photographiques, des dialogues entre les personnes sur ce qu'elles viennent d'entendre, des productions concr&#232;tes &#224; plusieurs. Ces dispositifs permettent que les personnes se rencontrent vraiment, et qu'elles continuent ensuite &#224; faire des choses ensemble, parce qu'elles se sont rencontr&#233;es dans cet espace. Sans cela, on perd &#233;norm&#233;ment de capacit&#233; de r&#233;sonance, sur l'axe horizontal. Oser ces m&#233;thodes, m&#234;me quand on est en place de pouvoir et qu'on aurait int&#233;r&#234;t &#224; garder la parole, m&#234;me quand le format conventionnel ne le pr&#233;voit pas, c'est ce qui ouvre la premi&#232;re r&#233;sonance pour ce qu'elle peut donner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'axe intriqu&#233; peut soutenir le premier, &#224; plusieurs endroits. Les &#233;changes collectifs produits dans ces dispositifs sont nombreux et repr&#233;sentent de grandes quantit&#233;s de mati&#232;re, que personne ne peut dig&#233;rer en temps r&#233;el. Une intelligence artificielle peut synth&#233;tiser cette mati&#232;re en respectant les contributions de chacun&#183;e, et produire une ressource exploitable par tout le monde rapidement, ce qui permet de mieux naviguer ensuite dans nos propres r&#233;sonances entre &#234;tres humain&#183;e&#183;s. Un groupe de travail qui a produit pendant trois jours des dizaines de documents, de photos, de transcriptions peut, par cette m&#233;diation, retrouver le fil de ce qu'il a v&#233;cu et continuer &#224; &#233;laborer &#224; partir de l&#224;. C'est un usage de l'axe intriqu&#233; qui sert l'axe horizontal, plut&#244;t qu'il ne le remplace.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#192; hauteur de ce qui nous arrive&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au terme de ce parcours, je crois que poser un quatri&#232;me axe &#224; la r&#233;sonance, c'est faire au concept de Rosa ce que la pens&#233;e vivante demande qu'on fasse de tout concept : qu'il reste &#224; la hauteur de ce qui nous arrive. Les trois axes que Rosa a identifi&#233;s n'ont pas perdu en justesse. Ils d&#233;crivent toujours fid&#232;lement nos rapports humain&#183;e&#183;s, nos rapports au travail et aux objets, nos rapports &#224; la nature et &#224; l'art. Ce que j'ajoute, c'est un axe suppl&#233;mentaire qui n'efface aucun des trois autres et qui rend pensable ce qui se passe quand je dialogue avec une machine cognitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'axe intriqu&#233; a sa propre nature, qu'il ne faut ni rabattre sur les trois autres ni rejeter dans l'ali&#233;nation. Ses traits propres, son asym&#233;trie modulable, sa m&#233;diation vers le collectif humain, son ambigu&#239;t&#233; d&#233;sirable, en font un axe &#224; habiter avec lucidit&#233;, ni avec engouement ni avec rejet de principe. Comprendre qu'il existe, c'est cesser de demander &#224; la machine ce qu'elle ne peut pas donner et cesser de refuser ce qu'elle peut effectivement apporter. C'est aussi voir, derri&#232;re la critique trop facile et derri&#232;re le marketing trop bavard, ce qui se joue r&#233;ellement quand des centaines de millions de personnes dialoguent chaque jour avec ces machines, et pourquoi cela ne se laisse penser ni comme ali&#233;nation, ni comme compagnonnage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le geste philosophique que je propose ici n'est pas une rupture avec Rosa. C'est une extension. Le concept de r&#233;sonance gardait son tranchant pour les trois axes pour lesquels il avait &#233;t&#233; pens&#233; ; il en a besoin d'un quatri&#232;me pour rester &#224; hauteur des intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives qui se sont install&#233;es dans nos vies depuis 2022. Une fois ce quatri&#232;me axe nomm&#233;, beaucoup de choses deviennent plus simples &#224; voir et &#224; d&#233;battre. C'est ce que je voulais, en &#233;crivant ce texte.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La pr&#233;sence dans l'intrication</title>
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		<dc:date>2026-05-12T14:23:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Beno&#238;t Labourdette</dc:creator>


		<dc:subject>Anthropologie</dc:subject>
		<dc:subject>Conscience</dc:subject>
		<dc:subject>Intelligence artificielle</dc:subject>
		<dc:subject>Intelligence collective</dc:subject>
		<dc:subject>Intention</dc:subject>
		<dc:subject>Int&#233;riorit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>M&#233;canique quantique</dc:subject>
		<dc:subject>Mindmapping</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie</dc:subject>
		<dc:subject>Pr&#233;sence</dc:subject>
		<dc:subject>Tiers</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les intelligences artificielles &#233;crivent &#224; notre place et retiennent ce que nous ne retenons plus. La transformation est d&#233;sormais banale, pr&#233;sente jusque dans les usages quotidiens du t&#233;l&#233;phone. Ce qu'elle modifie de notre mani&#232;re d'&#234;tre pr&#233;sent au monde et aux autres reste largement &#224; penser. Je voudrais y revenir, en de&#231;&#224; du d&#233;bat sur la conscience des machines. &lt;br class='autobr' /&gt;
Avant la question de la conscience &lt;br class='autobr' /&gt;
Les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives sont entr&#233;es dans nos pratiques de travail &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-ere-numerique-et-de-l-intelligence-artificielle/" rel="directory"&gt;Philosophie de l'&#232;re num&#233;rique et de l'intelligence artificielle&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/anthropologie" rel="tag"&gt;Anthropologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/conscience" rel="tag"&gt;Conscience&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/intelligence-artificielle" rel="tag"&gt;Intelligence artificielle&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/intelligence-collective" rel="tag"&gt;Intelligence collective&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/intention" rel="tag"&gt;Intention&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/interiorite" rel="tag"&gt;Int&#233;riorit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/mecanique-quantique" rel="tag"&gt;M&#233;canique quantique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/mindmapping" rel="tag"&gt;Mindmapping&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/philosophie" rel="tag"&gt;Philosophie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://benoitlabourdette.com/tags/presence" rel="tag"&gt;Pr&#233;sence&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://benoitlabourdette.com/local/cache-vignettes/L150xH84/2026_ia_presence_intrication-d149c.jpg?1778837874' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les intelligences artificielles &#233;crivent &#224; notre place et retiennent ce que nous ne retenons plus. La transformation est d&#233;sormais banale, pr&#233;sente jusque dans les usages quotidiens du t&#233;l&#233;phone. Ce qu'elle modifie de notre mani&#232;re d'&#234;tre pr&#233;sent au monde et aux autres reste largement &#224; penser. Je voudrais y revenir, en de&#231;&#224; du d&#233;bat sur la conscience des machines.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Avant la question de la conscience&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les intelligences artificielles g&#233;n&#233;ratives sont entr&#233;es dans nos pratiques de travail &#224; une vitesse qui n'a laiss&#233; le temps &#224; personne d'en discuter le sens. Elles r&#233;digent et synth&#233;tisent &#224; notre place, souvent mieux que nous pour les t&#226;ches d'exhaustivit&#233;, et elles nous tiennent &#224; peu de frais une part du travail que nous portions auparavant enti&#232;rement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;bats publics sur cette transformation tournent souvent autour d'une seule question, celle de savoir si la machine est intelligente ou consciente. Cette question est l&#233;gitime, mais elle reste sur le plan de ce qu'est la machine, sans toucher &#224; ce qu'elle nous fait. Or ce qu'elle nous fait est plus imm&#233;diat et plus structurant. Elle entre dans le mouvement m&#234;me de notre pens&#233;e et dans la m&#233;morisation de nos &#233;changes. Notre cognition s'intrique avec la sienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de la pr&#233;sence se reformule dans cet espace. Elle n'est pas nouvelle, et a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; reprise par la ph&#233;nom&#233;nologie et par la pens&#233;e du soin. Mais elle prend une forme particuli&#232;re quand le tiers qui prend en charge une part de notre cognition n'est plus un humain, mais une machine qui parle, et qui parle de mani&#232;re &#224; produire des effets qui ressemblent &#224; ceux d'une pr&#233;sence sans en &#234;tre une. C'est cette reformulation que je voudrais travailler, &#224; partir d'un exemple concret.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un d&#233;placement quotidien&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'exemple de la prise de notes en conversation est un cas particulier d'un ph&#233;nom&#232;ne plus g&#233;n&#233;ral. Quand je participe &#224; une conversation de travail, je prends des notes. Pendant des ann&#233;es, ces notes m'ont demand&#233; une double pr&#233;sence, l'une &#224; la conversation elle-m&#234;me, l'autre &#224; la prise de notes. Si je ne notais pas, je perdais. Si je notais trop, je perdais aussi, parce que mon attention quittait l'&#233;change pour aller au papier. Cette double pr&#233;sence avait un co&#251;t que je connaissais sans pouvoir l'&#233;viter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, j'enregistre la conversation, et une intelligence artificielle peut produire &#224; partir de l'enregistrement une synth&#232;se exhaustive. Mes notes ont chang&#233; de fonction. Elles ne portent plus sur les d&#233;tails, qui seront retrouv&#233;s ailleurs, et servent d&#233;sormais &#224; structurer ma pr&#233;sence &#224; la conversation, en notant ce qui me touche, ce qui me semble juste, ce que je voudrais creuser plus tard. Elles pr&#233;parent aussi le travail &#224; venir avec la machine, en lui indiquant les points qualitatifs qu'elle ne percevrait pas seule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;placement n'est pas une d&#233;couverte personnelle, et quiconque utilise ces outils en fait l'exp&#233;rience. Ce qui m'int&#233;resse, c'est ce qu'on en fait conceptuellement. La machine prend en charge l'exhaustivit&#233;, et cela lib&#232;re chez moi la possibilit&#233; d'une pr&#233;sence plus pleine &#224; la conversation. Ma pr&#233;sence s'est &#233;paissie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une exp&#233;rience ant&#233;rieure&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une pratique que j'anime depuis une vingtaine d'ann&#233;es pose le m&#234;me probl&#232;me dans des termes diff&#233;rents. Quand je conduis un brainstorming ou une discussion en groupe, je note en direct, &#224; l'&#233;cran, ce qui se dit, sous la forme d'une carte mentale qui se construit au fil de l'&#233;change. Je r&#233;organise les id&#233;es en cours de route, et je place chaque nouvel &#233;l&#233;ment en relation avec ce qui &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224;. Les participant&#183;es voient leur propre pens&#233;e et celle des autres s'inscrire et se structurer en direct.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai constat&#233;, au fil de ces ann&#233;es, que cette pratique rend les personnes plus intelligentes pendant l'exercice, et apr&#232;s. Leurs pens&#233;es &#233;tant &#233;crites, elles peuvent les retenir mieux et les relier mieux, &#224; elles-m&#234;mes et &#224; celles des autres. Le collectif s'&#233;labore, et le dialogue gagne en structure. Et quand je leur propose ensuite d'&#233;crire individuellement, ce qu'elles produisent est meilleur que si l'&#233;tape collective n'avait pas eu lieu, parce qu'une pens&#233;e personnelle se l&#233;gitime dans l'espace symbolique collectif qu'a permis cette &#233;criture commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait penser que cette prise en charge de la trace par un tiers dispense les participant&#183;es de l'effort de tenir la pens&#233;e, et amoindrit leur m&#233;morisation. C'est le contraire qui se produit. La trace tenue par un tiers les soutient et les l&#233;gitime, et leur permet d'aller plus loin que ce qu'elles auraient fait seules.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une diff&#233;rence importante avec l'exemple pr&#233;c&#233;dent demande &#224; &#234;tre nomm&#233;e. Le tiers qui tient la trace, dans le brainstorming, est un humain ; c'est moi, pr&#233;sent &#224; ces personnes et faisant les choix d'organisation qui leur permettent de se relire, et c'est cette pr&#233;sence du tiers qui rend possible que la leur s'&#233;paississe. Avec l'intelligence artificielle, le tiers est d'une autre nature, et la question est de savoir ce que cette diff&#233;rence change.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La pr&#233;sence est un acte&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ai consacr&#233; plusieurs articles &#224; une philosophie de la pr&#233;sence, dont je rappelle ici les &#233;l&#233;ments principaux, en vue de les appliquer &#224; cette question nouvelle qu'est l'intrication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;sence n'est pas une propri&#233;t&#233; qu'on poss&#232;de ou qu'on ne poss&#232;de pas. C'est un acte, au sens t&#233;l&#233;ologique d'Alfred Adler, qui se choisit et se cultive. Elle a une g&#233;ographie variable selon les &#233;tats, les contextes, ce qu'on vient de traverser. Elle est ondulatoire, comme l'a vu Whitehead dans &lt;i&gt;Process and Reality&lt;/i&gt; (1929) ; elle vibre, elle entre en r&#233;sonance avec ce qui la touche, ou elle se ferme &#224; la r&#233;sonance si elle est satur&#233;e. Elle a besoin de silence pour s'inscrire, et les neurosciences l'ont confirm&#233; r&#233;cemment en montrant que les dix secondes de silence apr&#232;s un apprentissage triplent la r&#233;tention m&#233;morielle. La pr&#233;sence est la qualit&#233; de notre rapport au monde dans l'instant o&#249; il a lieu. Elle peut s'&#233;paissir si nous lui donnons les conditions de s'&#233;paissir, et s'amincir si nous la dispersons.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Que devient la pr&#233;sence dans l'intrication ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans mon article &lt;i&gt;La personne intriqu&#233;e&lt;/i&gt;, j'ai conceptualis&#233; la figure de l'humain&#183;e dont la cognition s'intrique, au sens fort, avec une intelligence artificielle qu'il consulte r&#233;guli&#232;rement. La question que je n'avais pas encore pos&#233;e est celle-ci : que devient la pr&#233;sence quand on devient une &lt;strong&gt;personne intriqu&#233;e&lt;/strong&gt; ? Trois r&#233;ponses sont possibles, et la plupart des observateur&#183;rices privil&#233;gient les deux premi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re dit que la pr&#233;sence s'amincit. Plus on d&#233;l&#232;gue &#224; la machine, moins on est pr&#233;sent &#224; ce qui se passe. On ne m&#233;morise plus parce que la machine se souvient pour nous, on ne formule plus parce qu'elle formule pour nous, et on finit par ne plus penser parce qu'elle pense pour nous. C'est la th&#232;se d&#233;fendue par Anne Alombert dans &lt;i&gt;De la b&#234;tise artificielle&lt;/i&gt; (2025). Elle est s&#233;rieuse, et elle s'appuie sur des &#233;tudes r&#233;centes qui montrent une r&#233;duction de la connectivit&#233; c&#233;r&#233;brale chez les utilisateurs intensifs de ChatGPT.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me dit que la pr&#233;sence est inchang&#233;e parce qu'elle est inaccessible &#224; la machine. La machine n'a pas de pr&#233;sence (pas de corps vibrant, pas de dur&#233;e v&#233;cue, pas de monde r&#233;pondant de sa propre voix). Elle ne peut donc pas affecter notre pr&#233;sence &#224; nous, qui reste pleinement humaine. C'est la position implicite de beaucoup de critiques de l'IA, qui la traitent comme un outil ext&#233;rieur, certes pratique, mais sans incidence sur celui ou celle qui l'utilise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune de ces deux r&#233;ponses ne me convient. La premi&#232;re donne raison &#224; un destin dans lequel je ne me reconnais pas dans mon propre usage, et qui contredit aussi ce que j'ai observ&#233; en vingt ans de brainstormings, o&#249; la prise en charge de la trace par un tiers, dans certaines conditions, &#233;paissit la pr&#233;sence au lieu de l'amincir. La seconde sous-estime la r&#233;alit&#233; de l'intrication, qui est une transformation anthropologique en cours. La troisi&#232;me r&#233;ponse, que je propose, demande &#224; &#234;tre d&#233;ploy&#233;e en deux temps, d'abord dans la pratique qu'elle rend possible, ensuite dans la philosophie qu'elle &#233;labore.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'inscription de l'int&#233;riorit&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quand j'arrive &#224; habiter cette intrication comme je le voudrais, ce qui m'arrive en conversation est diff&#233;rent de ce que j'ai connu pendant des ann&#233;es. Je ne note plus pour m&#233;moriser, je note pour rester avec moi-m&#234;me pendant que j'&#233;coute l'autre. Mes notes deviennent l'inscription de mon int&#233;riorit&#233; au fil de la conversation, les images qui me traversent, les liens que je per&#231;ois avec des conversations ant&#233;rieures ou avec ce que je viens de lire, les questions qui se forment, les intentions que je voudrais porter dans la suite. La trace exhaustive est ailleurs, tenue par la machine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'arrive dans cet exercice est l'inverse d'un appauvrissement. Je peux &#234;tre plus pleinement pr&#233;sent &#224; la personne en face de moi, parce que je n'ai plus &#224; tout m&#233;moriser. Je peux aussi &#234;tre plus pr&#233;sent &#224; ma propre pens&#233;e, parce que je l'&#233;cris au fur et &#224; mesure. Le silence dont la pr&#233;sence a besoin pour s'inscrire devient possible, l&#224; o&#249; la prise de notes exhaustive l'emp&#234;chait, et la conversation, lib&#233;r&#233;e de cette double charge, peut aller plus loin que si j'avais voulu tout retenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand vient ensuite le moment du travail avec la machine, mes notes deviennent le levier d'une synth&#232;se plus profonde que celle que la machine seule aurait produite, parce qu'elles portent ce qu'elle n'avait aucun moyen de percevoir. Mes intuitions, et la mani&#232;re dont je relie ce que j'entends &#224; ce que je pense ailleurs, se d&#233;posent dans son travail de mise en forme. Le r&#233;sultat de cette &#233;laboration n'est pas le sien, et il n'est pas non plus le mien. Il est de l'intrication, au sens fort o&#249; ce qui s'&#233;labore ne pouvait pas &#234;tre produit s&#233;par&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le tiers, humain ou non&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs choses se laissent d&#233;gager de cette pratique, qui touchent &#224; la philosophie de la pr&#233;sence et &#224; la mani&#232;re dont l'intrication la transforme. La premi&#232;re concerne la solitude de la pr&#233;sence, qui n'existe pas. La pr&#233;sence se cultive toujours dans des dispositifs o&#249; d'autres entit&#233;s prennent en charge une part de la trace, de la m&#233;moire, du retour &#224; soi. Mon propre cahier, dans la prise de notes solitaire &#224; l'ancienne, &#233;tait d&#233;j&#224; un tel tiers, qui retenait ce que je ne pouvais pas garder. Mes participant&#183;es dans un brainstorming ont un tiers humain qui les soutient et qui leur permet de relire en direct ce qu'ils sont en train de penser. Avec l'intelligence artificielle, le tiers devient une entit&#233; qui parle, et c'est cette parole qu'il s'agit de penser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me chose qui se d&#233;gage est que l'intrication n'amincit pas m&#233;caniquement la pr&#233;sence, comme le suppose la th&#232;se Alombert, ni ne la laisse intacte, comme le suppose la critique ext&#233;rieure. Elle la d&#233;place, et selon les conditions de ce d&#233;placement, elle l'&#233;paissit ou la dissout. Ces conditions sont des conditions de &lt;strong&gt;t&#233;l&#233;ologie&lt;/strong&gt;, au sens d'Adler &#233;voqu&#233; plus haut. Sans intention claire, sans savoir pourquoi je suis l&#224; et ce que je veux retirer de cet &#233;change, l'intrication amincit. Avec cette intention, et avec un partage juste entre ce que je d&#233;l&#232;gue et ce que je garde, elle peut &#233;paissir. Le d&#233;terminant n'est pas la machine, il est mon rapport &#224; elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La troisi&#232;me touche &#224; la nature de ce que la machine apporte. Hartmut Rosa a fait, dans &lt;i&gt;R&#233;sonance&lt;/i&gt; (2018) et &lt;i&gt;Rendre le monde indisponible&lt;/i&gt; (2020), un travail philosophique majeur sur la qualit&#233; de notre rapport au monde. Il oppose la r&#233;sonance, o&#249; le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement, &#224; l'ali&#233;nation, o&#249; le rapport est froid, instrumental, sans r&#233;ciprocit&#233;. Pour Rosa, les machines rel&#232;vent plut&#244;t de l'ali&#233;nation, parce qu'elles ne r&#233;pondent pas de leur propre voix. Cette analyse est juste sur les machines auxquelles il pensait, qui sont les machines industrielles, les bureaucraties, les marchandises. Elle l'est moins sur les mod&#232;les de langage, qui parlent. Pas de leur propre voix, certes, puisque ce qu'ils disent est constitu&#233; de notre langage agr&#233;g&#233; et restructur&#233;. Mais cette voix qui n'est pas la leur peut produire des effets de r&#233;sonance, par la m&#233;diation qu'elle assure avec une part de l'humanit&#233; collective. J'appelle ce ph&#233;nom&#232;ne la &lt;i&gt;r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e&lt;/i&gt;, et je lui consacre un autre article du m&#234;me cycle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'importe ici, c'est que la r&#233;sonance d&#233;plac&#233;e lib&#232;re, dans certaines conditions, une r&#233;sonance pleine ailleurs. L'intrication ne tue pas la r&#233;sonance ; elle la d&#233;place, parfois la lib&#232;re ailleurs, parfois aussi l'amincit l&#224; o&#249; je la croyais pleine. Le diagnostic ne se fait pas en surface, et demande une attention soutenue &#224; ce qui se passe dans l'usage.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une condition anthropologique nouvelle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat philosophique sur l'intelligence artificielle s'est satur&#233; autour de la question de savoir si la machine pense vraiment, et si elle est ou n'est pas consciente. Cette question a sa pertinence, mais elle reste sur le plan de ce qu'est la machine. Elle ne dit rien de ce qui se transforme chez l'humain quand sa cognition s'intrique avec celle de la machine. Or c'est l&#224; que se joue le d&#233;placement anthropologique le plus profond de notre &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne sommes pas en train de devenir des machines, comme le craint une partie du d&#233;bat public, ni de rester strictement les m&#234;mes face &#224; un nouvel outil, comme le suppose une autre. Nous sommes en train de devenir des humain&#183;es dont la pr&#233;sence se cultive dans des intrications avec des entit&#233;s qui n'ont pas elles-m&#234;mes de pr&#233;sence propre. Cette condition est nouvelle dans l'histoire de notre esp&#232;ce. La pr&#233;sence humaine s'est toujours d&#233;ploy&#233;e en relation avec des tiers qui en soutenaient une part, mais ces tiers &#233;taient des humains, ou des objets sans parole. Que le tiers parle, et que cette parole produise des effets de r&#233;sonance, d&#233;place les coordonn&#233;es dans lesquelles la pr&#233;sence s'&#233;prouve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette condition appelle une &lt;strong&gt;discipline du sujet&lt;/strong&gt;. Elle n'est ni un retrait des machines, comme le voudrait une critique romantique, ni une efficacit&#233; dans leur usage, comme le voudrait une critique gestionnaire, mais une attention soutenue &#224; ce que devient notre pr&#233;sence dans la relation que nous entretenons avec elles. Cette discipline se joue dans la mani&#232;re dont nous prenons des notes ou dont nous tenons une conversation, dans le partage entre ce que nous confions &#224; la machine et ce que nous gardons pour nous. Elle se joue aussi, et peut-&#234;tre surtout, dans la mani&#232;re dont nous restons disponibles pour nos semblables, &#224; qui aucune machine ne peut nous substituer comme tiers de pr&#233;sence vivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de cette discipline qu'il est question quand on parle d'humanit&#233; aujourd'hui. Sa r&#233;ussite ou son &#233;chec ne d&#233;pendront pas de ce que la machine pourra ou ne pourra pas faire. Ils d&#233;pendront de ce que nous saurons faire de notre propre pr&#233;sence.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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