Le Télégramme : « Par ma fenêtre », une plateforme qui publie vos vidéos de confinés

Article de presse.
8 mai 2020. Publié par Benoît Labourdette.
Temps de lecture : 3 min  

Interview de Benoît Labourdette au dos du journal breton Le Télégramme, à propos de la plateforme Par ma fenêtre, par Guenaëlle Daujon.

Lien vers l’article sur Le Télégramme :
https://www.letelegramme.fr/france/benoit-labourdette-nous-sommes-tous-des-praticiens-de-l-image-08-05-2020-12548648.php

« Par ma fenêtre » : une plateforme qui publie vos vidéos de confinés [Vidéos]

Benoît Labourdette est cinéaste et pédagogue. Il accompagne les nouvelles formes de création au cinéma. Le 1er avril dernier, il a lancé la plateforme « Par ma fenêtre ». Filmer par sa fenêtre et raconter un souvenir. Ce dispositif simple permet à tous de s’exprimer et de faire du lien avec des images.

Quel est votre rapport à l’image ?

Parmi mes différentes activités, j’ai une activité pédagogique d’éducation aux images. Apprendre à lire une image, c’est comme apprendre la lecture des mots. Ce langage a besoin d’être éduqué, c’est-à-dire pratiqué avec un esprit critique. Il y a une dimension politique et sociale. Aujourd’hui, les images font partie de nos vies et les pratiques évoluent. Au Moyen-Âge, les images restaient dans les églises et nous en étions spectateurs. Avec l’invention de la photo, elles participent à la construction de nos identités. L’année 2005 a été une année charnière. L’apparition de sites communautaires comme Youtube et la caméra dans les téléphones portables font que l’on a en permanence sur nous des outils de fabrication. On est passé de spectateurs à producteurs d’images. J’accompagne ce changement majeur.

Comment vous est venue l’idée de cette plateforme « Par ma fenêtre » ?

Depuis 2009, j’anime des ateliers audiovisuels dans des contextes pédagogiques et culturels. Dans le cadre de ces propositions créatives, je propose souvent aux gens de filmer leur intimité, ce qu’ils voient par la fenêtre et de raconter un souvenir. C’est un cheminement qui m’intéresse. Ce n’est pas si simple d’oser le faire. 1 500 films ont été ainsi créés. En 2013, j’ai eu envie de faire dialoguer ces films en un montage d’une heure qui est resté de côté. Au début du confinement, alors que l’on n’a plus que sa fenêtre comme lien avec l’extérieur, Marion Geerebaert, qui travaille pour l’association Clair Obscur, à Rennes, et organise le festival Travelling, m’a encouragé à montrer ce montage. Je l’ai écouté et mis en ligne. Le lendemain, Serge Tisseron, psychanalyste, et Thierry Méranger, un enseignant d’un lycée option cinéma, à Dreux, m’ont incité à ouvrir une plateforme (www.parmafenetre.fr) pour déposer la créativité fragile de chacun, d’autant plus fragile qu’elle est partagée.

« Cette forme simple, filmer par la fenêtre et parler, tout le monde peut le faire. Il n’y a pas de barrières ».

Sur la plateforme, il y a des films amateurs et professionnels. Est-ce une volonté de confronter ces regards ?

Je crois que nous sommes tous praticiens de l’image. Chacun a, dès qu’il se sent autorisé, beaucoup de choses à offrir en termes d’expression. Cette forme simple, filmer par la fenêtre et parler, tout le monde peut le faire. Il n’y a pas de barrières. On croit que pour réussir un objet audiovisuel ou artistique, il faut maîtriser des techniques. Moi, je pense l’inverse. On découvre ses compétences dans l’action. Je propose de ne pas écrire le texte. Il y a une part inconsciente qui rejoint les jeux littéraires des surréalistes qui font vivre de sacrées émotions. Les films des cinéastes, comme Michel Gondry ou Mathieu Almaric, sont super mais ils ne sont pas mieux ou moins bien que les autres. Il n’y a pas de jugement de valeur. On s’en fout si c’est flou. Le sujet est plus profond. Ça peut donner confiance. Chaque film est presque le film originel de chacun. Certains font un film pour la première fois. Chacun invente son propre cinéma. Ce n’est pas un concours, c’est du lien. Les gens se sentent valorisés. Ce dispositif permet de s’ouvrir à soi-même et, du coup, un peu aux autres.

« Si cette situation terrible a une vertu, c’est d’aller à l’essentiel. »

Qu’est-ce que ces films disent de notre époque et de cette période ?

Si cette situation terrible a une vertu, c’est d’aller à l’essentiel. Il y a une violence sociale terrible, un retour à soi, à un accroissement de son vécu positif ou négatif, très profond. Deux-tiers des films sont faits par des femmes, ce qui est rare dans le domaine artistique. C’est frappant car on était en plein débat des César que l’on a un peu oublié. Mais c’est important ce qui se passe. Il y a une remise en question des systèmes de domination. Il y a une femme qui a fait un film sur des violences qu’elle a vécues. Elle n’aurait peut-être pas pu le dire dans une autre situation. La création artistique fait partie de cette démarche, du travail sur soi, de l’écologie personnelle.

Est-ce que cette plateforme s’arrêtera le 11 mai ?

Non, ce n’est pas uniquement un projet de confinement. Je l’envisage dans la durée et elle pourra accueillir des films anciens ou nouveaux. Le festival du film de femmes de Créteil va faire un mini-festival en septembre et il y aura une séance « Par ma fenêtre », et la Bibliothèque National de France va les indexer.

« Un film, c’est un cadeau », écrivez-vous. Qu’entendez-vous par là ?

Les films sur la plateforme sont des dons. Il n’y a pas d’attente de commentaires, de marchandisation du like. On ne sait pas ce que ça va produire chez l’autre. Ce n’est rien d’autre que de l’amour.