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Pédagogie

Vous trouverez ici des outils pédagogiques, pratiques et conceptuels. Ces outils s’appuient sur les expériences et la pensée que je développe dans un grand nombre de contextes depuis 30 ans.

La pédagogie est une pratique expérimentale qui a ses théories, son histoire et ses penseurs. C’est un outil de construction central dans le champ éducatif mais aussi au delà, dans le cadre des interactions professionnelles, de la gestion des groupes par exemple. Ainsi l’utilité des méthodes et réflexions que vous trouverez ici dépasse le contexte de l’enseignement.

L’écoute et le silence

18 août 2018

Comment obtenir l’écoute et le silence dans un groupe ? Étonnamment, en passant par un travail sur soi les résultats peuvent être spectaculaires.

Le silence est un préalable à l’écoute : une fausse idée

Lorsqu’on s’adresse à un groupe de personnes on a à priori besoin du silence pour pouvoir être écouté. Il semble à peu près évident que sans silence l’écoute n’est pas possible. Ainsi dans le cadre scolaire l’enseignant va d’abord chercher à obtenir le silence, pour ensuite avoir l’espace de faire son cours.

On sait à quel point il est difficile d’obtenir ce silence nécessaire. A mon sens, c’est parce qu’on envisage les choses à l’inverse de ce qu’elles sont en réalité.

Bien souvent, pour faire régner le silence dans un groupe qui n’est pas spontanément calme, que fait-on ? On impose le silence, souvent par la menace, on instaure un rapport de force. On peut objecter qu’il n’y a pas d’autre solution, que sans silence rien n’est possible et qu’il n’est pas si mal de s’imposer face au groupe. Mais là encore c’est une vision théorique, tous les enseignants le savent bien : ils souhaitent le silence, mais ne l’obtiennent qu’en de rares moments. Ce silence préalable a plutôt à voir avec une utopie, une situation d’enseignement idéalisée. La réalité est toute autre : le silence est rare, et l’enseignant se retrouve, contre son gré, forcé de le demander, de l’imposer, de l’implorer, de l’expliciter, de le moraliser, de sanctionner en son nom. Cela induit une situation de défiance de la part de l’auditoire, ce qui n’est absolument pas propice à une écoute attentive, qui ne peut avoir lieu que dans un climat de confiance.

L’autre voie : écouter l’autre pour que l’autre nous écoute

Si quelqu’un vous écoute, que quelqu’un vous écoute vraiment, quelle sensation cela vous procure ? Vous avez confiance et vous avez envie, puisque cette personne s’intéresse à vous, d’entendre aussi ce qu’elle a à vous dire. Ce qu’elle vous dira vous semblera important et utile, puisque cette personne se préoccupe de vous.

Ainsi le lien entre un orateur et son auditoire commence par le fait que l’orateur doit d’abord écouter son auditoire, afin de mettre en place la confiance qui fera que l’auditoire trouvera du sens à recevoir ce que l’orateur a à transmettre. C’est un lien, réel, à construire. Et ce lien ne peut être établi que par l’orateur, puisque c’est lui qui a le « pouvoir » dans le groupe.

Le principe est donc très simple : si vous avez besoin que l’autre vous écoute, commencez d’abord par l’écouter vous même. Tout devient alors possible sans difficulté. Merci pour cette vision paradisiaque, mais comment faire dans le monde réel, concrètement, face à un groupe de trente personnes bruyantes par exemple ? Et par ailleurs cela fait peur : aurais-je le temps de dire ce que j’ai à dire, si j’ai commencé par passer du temps à écouter ceux à qui j’ai à parler ?
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Outils pour mettre en œuvre une situation d’écoute

Imaginez une situation concrète : vous êtes enseignant en lycée. Des élèves entrent dans votre classe, ils sont « déchaînés », parlent fort ensemble, bougent, n’ont à l’évidence pas envie d’être là. Votre voix, sauf si vous hurliez, ne peut même pas être entendue à l’autre bout de la classe. Et vous avez un cours, disons d’histoire, à leur faire.

Le travail sur soi
La première chose que je vous propose de faire dans cette situation est un travail sur vous même : ne prenez pas pour vous le bruit que font vos élèves. Ce n’est pas contre vous. C’est une tâche particulièrement difficile, car vous pouvez avoir l’impression de subir ce bruit, d’être empêché par lui.

Faites preuve d’empathie, mettez vous à la place de ces élèves, imaginez tous les problèmes personnels qu’ils peuvent avoir, leurs émotions d’adolescents, le parcours scolaire chaotique de chacun, etc. Alors, si vous les observez sincèrement parler, s’exprimer ainsi les uns avec les autres, vous y verrez quelque chose de plutôt positif : ils construisent leur vie sociale les uns avec les autres. Malgré tout ce qu’ils subissent, ils sont en vie, ils ont envie de s’exprimer, d’exister. Ils ont leurs conflits aussi, bien-sûr. Mais ce volume sonore est le signe d’une magnifique vitalité de leur part. Ce n’est pas négatif. Cela vous inquiète pour votre cours d’histoire, bien-sûr, mais, fondamentalement, ce qui se passe là est constructif. Sentez le. Appréciez le. Prenez pendant un moment une distance par rapport à votre propre problématique et vivez la qualité humaine à l’œuvre en ce moment dans ce groupe.

Écouter l’autre
Qu’êtes vous en train de faire quand vous êtes ainsi attentif aux personnes qui sont en face de vous ? Vous êtes en train de les écouter, au sens profond du terme. C’est à dire que vous vous intéressez à eux, en toute sincérité. Vous les aimez, au sens général du terme. Ces personnes comptent pour vous. Vous recevez énormément d’informations de leur part. Vous apprenez des choses sur la nature humaine. Vous découvrez ces gens. Votre intérêt pour elles fait que ces personnes sont importantes et enrichissantes pour vous.

Si vous ne construisez pas de l’amour pour votre interlocuteur, il ne recevra rien de vous, et se protègera donc, en ne vous écoutant pas. Aimer les autres est un travail difficile, car cela demande de dépasser sa peur de l’autre, de chercher la perle qu’il y a en chacun, qui est parfois bien cachée, et de dépasser sa propre peur de ne pas réussir ce que l’on vous demande de faire, à savoir : un cours d’histoire !

Laissez le cours d’histoire tomber pendant un moment et prenez le temps de cette écoute, bienveillante, enrichissante pour vous. Comme si vous étiez un sociologue passionné par ces gens, ces « étrangers » dont on peut être tellement enrichi. Après tout, c’est ce que font les touristes pendant leurs vacances en allant dans des pays étrangers. Chaque personne nous est étrangère. Faites du tourisme dans votre quotidien !

L’interaction sociale
Vous vous rendrez compte, pris dans votre douce rêverie, qu’à un moment (différent en fonction de chaque situation), les personnes qui sont en face de vous, qui sont tout aussi conscientes que vous des enjeux sociaux de la situation, seront tout à coup en demande que vous leur donniez des choses, que vous leur fassiez cours. Pourquoi ? Parce que votre silence n’était pas un silence passif, votre silence était une écoute, une attention à eux, à laquelle ils ont été sensibles.

Votre écoute est la proposition d’interaction sociale que vous faites au groupe : vous les avez écoutés, et vous auriez pu les écouter pendant une heure sans vous lasser, en toute sincérité. Vous proposez donc une situation d’écoute mutuelle, d’intérêt mutuel. C’est vous qui êtes en place de « maître », c’est vous qui avez le pouvoir et au lieu d’abuser de ce pouvoir vous avez été un humain intéressé par d’autres humains. Vous êtes, du fait de votre position institutionnelle de pouvoir, leur modèle, leur exemple.

Vous n’avez pas attendu, excédé, qu’ils fassent silence. Vous n’avez pas, par démagogie, écouté distraitement ce qu’ils disaient pour faire bonne figure. Non, vous avez, par votre écoute profonde, appris des choses de leur part. Vous vous êtes nourris d’eux. Ils l’ont bien senti. Vous avez ainsi fondé un principe d’interaction sociale d’écoute et d’enrichissement mutuel, par la mise en pratique concrète que vous venez d’en faire avec eux.

L’installation du silence
Vous vous rendrez alors compte qu’un silence de qualité commence à s’installer. Un silence où on continue à s’écouter les uns les autres. Il n’est pas besoin que quelqu’un parle pour qu’il y ait une écoute sincère entre des êtres humains.
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Votre prise de parole
Puis, quand vous percevrez que le désir naît chez certains de vos interlocuteurs, prenez la parole, en toute simplicité, et donnez un objectif à ce moment partagé. Si c’est un cours d’histoire, dites leur ce que vous souhaitez leur apprendre pendant cette heure ensemble. Ainsi vous partagez, avec eux, votre objectif. C’est un but commun, ce que l’on souhaite avoir accompli ensemble à la fin de la séance. Cette heure en commun a alors une finalité, donc un sens, pour vous et pour eux.

Et, bien-sûr, ensuite, à vous d’avoir préparé un cours suffisamment intéressant pour vous même, vivant et interactif pour que l’écoute tienne. Si vous vous contentez de lire votre manuel scolaire, le silence ne durera pas longtemps !

Faire confiance à vos interlocuteurs
Peut-être que parmi vos interlocuteurs certains ne partagent pas l’intérêt pour le but d’apprentissage de la séance. C’est leur liberté pleine et entière. Mais ils ont participé à la mise en place collective de cet intérêt, et ils respecteront le groupe.

L’écoute s’est mise en place parce que vous avez réussi, par un travail sur vous même, à faire confiance aux gens en face de vous, quand bien même ils n’en affichaient pas les signes manifestes.

Un témoin extérieur à la situation ne comprendrait pourquoi ce groupe a été à l’écoute de son enseignant sans qu’il soit nécessaire de faire de la discipline, car la seule chose qu’il aurait pu observer c’est un enseignant silencieux pendant quelques minutes dans le bruit, et puis soudain comme un « miracle » qui s’opère, la classe qui devient attentive au moment où l’enseignant ouvre la bouche.

Le travail d’écoute en profondeur produit par l’enseignant n’est pas visible de l’extérieur. Il est réellement difficile à mener, absolument discret, et pourtant produit des effets considérables.

Ce que je viens de décrire demande un travail sur soi très important pour être mis en œuvre, mais c’est particulièrement puissant, et c’est efficace dans bien des situations de la vie, pas seulement pour donner un cours d’histoire !

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