La voix-off : amie ou ennemie du scénario ?

6 mars 2019. Publié par Benoît Labourdette.

La voix-off est bien souvent déconseillée dans les manuels académiques de scénario, qui privilégient la situation dramatique à une intériorité considérée comme potentiellement ennuyeuse. Et pourtant, bien des films, et même des « produits grand public », utilisent la voix-off avec succès. Voici quelques pistes pratiques concrètes pour un « usage conscient » de la voix-off !

Littérature et cinéma

Le cinéma s’est historiquement défini en relation avec la littérature et le théâtre, car il a été (et il est encore) principalement utilisé comme un outil de narration. Le cinéma peut pourtant faire bien d’autres choses que raconter des histoires. On peut l’utiliser pour ses propriétés rythmiques (les vidéo clips par exemple), plastiques (une grande partie de l’art contemporain est fait de cinéma depuis la fin du XXème Siècle), documentaires (partager des regards singuliers sur le monde), philosophiques (explorer la complexité d’une pensée), pédagogiques, politiques... et mille autres usages.

Une des premières leçons de scénario, pour différencier littérature et cinéma, que moi-même j’enseigne, c’est que dans un roman on peut écrire « Jeanne pense à son chat », alors que dans un film il va falloir trouver moult astuces de mise en scène pour pouvoir faire passer la même idée. Par exemple un plan sur les yeux de Jeanne dans le vague, puis un plan sur le chat, l’image un peu floue (un « flash-back »). Ou alors, plus en finesse, on a vu plus tôt dans le film que le chat portait un collier bleu, que Jeanne appréciait de toucher, et là, nous voyons Jeanne regarder fixement une écharpe bleue posée en rond sur une chaise.

Par contre, au cinéma, il serait à priori incongru de voir le visage de Jeanne et d’entendre ces paroles en voix-off : « Je pense à mon chat ». Ce serait un peu ridicule, distancié, le spectateur serait beaucoup moins dans le partage du vécu du personnage que dans les deux propositions cinématographiques précédentes.

Ce que cet exemple montre, ce n’est pas que la voix-off est un mauvais choix pour le cinéma, c’est que les façons de raconter une histoire en cinéma et en littérature sont essentiellement différentes. Évidemment il existe bien des recoupements : certains livres semblent très cinématographiques car ils décrivent des situations dramatiques concrètes, et certains films sont très littéraires, car faits de beaucoup de texte, parlé, écrit, avec des voix « in » et « off ». Les différences de formes narratives, émotives, poétiques, de la littérature et du cinéma ont donné lieu à beaucoup de thèses, c’est un très vaste sujet, passionnant. Et tout un chacun s’est sans doute déjà trouvé confronté à la question de l’adaptation littéraire : « J’ai préféré le livre » ou « j’ai préféré le film ».

La voix-off est un élément purement cinématographique

Donc, fondamentalement, la voix-off est l’un des « outils » à la disposition du cinéaste, qui, si elle est employée dans un film, n’aura rien à voir, dans son usage, avec une « voix-off » littéraire (ce qui, au fond, n’existe pas vraiment). Ainsi la voix-off n’a rien de proprement littéraire, elle est, comme tous les autres « éléments » à notre disposition (architecture, mouvement, acteurs, musique, danse, narration, etc.), potentiellement pleinement cinématographique.

On peut lire dans certains manuels que l’usage de la voix-off serait une facilité, pour économiser le travail d’imaginer une situation dramatique évocatrice de l’intériorité du personnage. En effet... mais je pars du principe que le scénariste n’est pas une personne qui cherche quelque facilité que ce soit, c’est une personne qui cherche à développer son imaginaire, à se risquer à l’aventure de la création, sinon il ne serait pas lecteur de ce texte-ci !

Éloge de la voix

La voix est l’une des matières les plus incarnées que nous avons à notre disposition dans le champ cinématographique. Pourquoi s’en priver ? C’est l’une des choses les plus singulièrement humaines. C’est aussi un « fil conducteur » précieux qui peut donner une immense liberté visuelle. Et c’est encore la possibilité de transmettre des abstractions : une voix peut-être passionnante, même si elle ne raconte pas une « histoire ».

Rappelez-vous des films, ou des séquences de films, dans lesquels une voix vous a profondément marqué. Faites l’exercice : fermez les yeux, ne serait-ce que trente secondes, et remémorez-vous des voix-off dans votre palais de mémoire. Je vous laisse avec les souvenirs de certaines de vos plus belles expériences de cinéma...

Alors ? Que pensez-vous de ces voix-off, qui sont inscrites en vous pour toujours ? Une facilité narrative ? Non, oh que non ! Au contraire, c’est une puissance d’évocation, de profondeur et d’ouverture à des possibles qui parfois sortent complètement de l’académisme tout en restant tout à fait agréables à suivre. Pourquoi ? Parce que la voix est l’essence de l’humain. Et même des voix incompréhensibles, du grommelot par exemple, fonctionnent très bien.

Je ne dis pas qu’il faille abuser de la voix-off. Je dis que c’est un outil absolument merveilleux au service d’un cinéma sensible, profond et passionnant. N’en privez pas vos spectateurs au nom de principes superficiels.