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Kaléidoscopes

Le kaléidoscope propose une vision très « organique » des choses. Comme une métaphore visuelle de la division cellulaire, il ouvre à un champ de perceptions et d’émotions assez peu fréquenté, bien au delà du décoratif qu’il pourrait sembler incarner de prime abord. Cette figure m’a toujours questionné, je vous en propose des explorations cinématographiques.

La science est-elle immorale ?

2 juillet 2014

Le mythe du progrès scientifique. D’après Albert Bayet.

Un film de Benoît Labourdette (5’11s, 2014).


La science est-elle immorale ?


La science est-elle immorale ? Le mythe du progrès scientifique. D’après Albert Bayet. Un film de Benoît Labourdette (5’11s, 2014). thumbnail Benoît Labourdette

De la guerre de 1914-1918 à nos jours

Ce texte d’Albert Bayet sur les méfaits de la science, écrit après la guerre de 1914-1918, et annonçant, dans une prophétisation surprenante, les techniques d’extermination de la prochaine guerre de 1939-1945, dialogue, presque terme à terme, avec les enjeux actuels de l’évolution technologique dans sa dimension guerrière et aliénante : surveillance de l’internet, drones outils de mort automatisés, etc.

Politique du kaléidoscope

L’image-support, l’image papier-peint. A partir d’un grand nombre d’images répétées (ici 48 images), le kaléidoscope s’opère dans des petites zones de l’image, qui se trouvent côte à côte. L’image dans sa globalité devient comme un papier-peint à motifs répétitifs, c’est à dire un support. Il est très intéressant, à mon sens, d’exploiter l’image non plus dans une primauté, mais de l’utiliser comme un simple support, ici celui d’une parole politique venue du passé. Mettre l’image au deuxième plan me semble une bonne piste d’exploration de ses capacités de support d’expression. Le kaléidoscope peut être un outil pratique dans cette investigation.

L’image n’étant jamais absente (à moins de fermer les yeux, ce que nous faisons sans doute trop rarement, d’ailleurs), si nous voulons faire entendre un texte à un auditeur, il faut alors penser une image qui s’efface en tant qu’image, qui laisse la place au texte. Mais s’effacer... alors on pourrait mettre une image noire ? Non, car alors l’oeil circulerait autour, regarderait d’autres images.

Il faut une image qui dialogue avec les mots de façon suffisamment délicate et discrète, pour lui laisser l’espace de son déploiement dans l’esprit du spectateur. La discrétion de cette image, paradoxalement, va de pair avec la grande complexité de sa fabrication.

Texte du film, extrait de « La morale de la science », d’Albert Bayet (PUF, 1936)

La science est-elle immorale ?

Première objection : la science est immorale. Il semble, hélas ! qu’on ait beau jeu à le lui reprocher. En vain les orateurs officiels se plaisent à répéter qu’elle combat la maladie et la mort, facilite la création des richesses, aide la pensée à se répandre : tandis que nous nous berçons de ces phrases toutes faites, les faits parlent, eux aussi, et leur langage est parfois rude.

C’est hier que quinze millions d’hommes tombaient victimes de la guerre. Qui avait armé les peuples pour cette oeuvre de mort ? La science. C’est par elle que chemins de fer et autos jetaient en un clin d’oeil des masses humaines sur les champs de massacre ; c’est par elle que des usines, toujours mieux outillées, multipliaient canons et munitions, par elle que se réglaient les tirs meurtriers, que les avions survolaient les armées et les cités : insensible devant les cadavres, les mutilations, les blessures, la Science apparaissait au monde comme la servante magnifique du meurtre.

Erreur d’un jour ? Aberration d’une heure ? Hélas, l’armistice était à peine signé, les tombes à peine refermées, et déjà des laboratoires étaient en plein travail. Pour quoi ? Pour tuer l’esprit de guerre ? Non : pour que la guerre future fût encore plus meurtrière. Aujourd’hui même, des chercheurs se penchent sur leur tâche, graves, acharnés ; on croirait, à voir ce zèle admirable, qu’ils se dévouent à quelque grande entreprise, utile au salut des hommes. Entrons ! Ils cherchent le gaz qui dans l’espace le plus vaste portera la mort la plus sûre. Que le succès réponde à leur effort, et demain ce ne sont plus seulement les combattants qui s’entretueront ; adieu les phrases des rhéteurs antiques sur le faible cui bella parcunt ; vieillards, femmes, enfants seront immolés ; dans des villes, dans des villages, la vie sera anéantie, et l’on pourra dire de la Science ce qui est dit du Cavalier de l’Apocalypse : « Son nom est Mort ».

Répondra-t-on que la guerre est malgré tout un fait exceptionnel et qu’en temps de paix la science reste pure ? De nouveau, les faits s’insurgent. Ces machines que l’effort des ingénieurs rend chaque jour plus merveilleuses ont-elles apporté à nos sociétés la vie abondante et sûre qu’on nous promettait en leur nom ? Il y a, à poser la question, une ironie cruelle. Le travail haletant des usines produit, en ce moment même, la misère et le chômage et, à regarder certains ouvriers, on en vient à se demander si c’est la machine qui est l’esclave de l’homme ou l’homme qui devient peu à peu l’esclave de la machine. Au temps de l’esclavage antique, ce n’était malgré tout qu’une minorité qui se trouvait prisonnière de la mine ou attachée à la meule. Aujourd’hui, c’est tout un peuple immense qu’on immole, heure par heure, à la nouvelle idole, et la rationalisation, fruit d’une inexorable logique, réduit l’artisan de la veille au sort lamentable d’un automate. La presse, le cinéma, la T.S.F., devraient, pouvaient être des ferments de vie intellectuelle et d’affranchissement ; mais nous voyons tous les jours la presse abandonner le service de l’Idée pour le service de l’Argent. Naguère, Anatole France, visitant une grande imprimerie, saluait « ces saintes petites lettres de plomb qui allaient porter la justice et la vérité à travers le monde ». Hélas, les lettres de plomb portent communément le mensonge et la sottise et l’esprit de haine et l’esprit de guerre, et tout ce matérialisme épais sous lequel le monde étouffe. Le cinéma, la T.S.F. suivent l’exemple, se moquent de la pensée et de l’art et deviennent pour le monde une école d’abêtissement.

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