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Kaléidoscopes

Le kaléidoscope propose une vision très « organique » des choses. Comme une métaphore visuelle de la division cellulaire, il ouvre à un champ de perceptions et d’émotions assez peu fréquenté, bien au delà du décoratif qu’il pourrait sembler incarner de prime abord. Cette figure m’a toujours questionné, je vous en propose des explorations cinématographiques.

L’être vivant

6 avril 2018

Découvrir dans la matérialité du monde qu’une œuvre d’art n’est pas ce que l’on croit.

Un film de Benoît Labourdette (5’27s, 2018).


L’être vivant


L’être vivant Découvrir dans la matérialité du monde qu’une œuvre d’art n’est pas ce que l’on croit. Un film de Benoît Labourdette (5’27s, 2018). thumbnail Benoît Labourdette

Lecture par Benoît Labourdette d’un extrait du livre de John Dewey, « L’art comme expérience » (Gallimard, Folio Essais 534, 2008. Traduction coordonnée par Jean-Pierre Cometti). Début du premier chapitre « L’être vivant » :

Par l’une de ces perversités ironiques qui accompagnent souvent le cours des choses, l’existence des œuvres d’art dont dépend l’élaboration d’une théorie esthétique est devenue un obstacle à toute théorie à leur sujet. Une raison en est que ces œuvres sont des produits qui possèdent une existence externe et physique. On identifie généralement l’œuvre d’art à l’édifice, au livre, au tableau ou à la statue dont l’existence se situe en marge de l’expérience humaine. Puisque la véritabie œuvre d’art se compose en fait des actions et des effets de ce produit sur l’expérience, cette identification ne favorise pas la compréhension. De plus, la perfection même de certains de ces produits, le prestige qu’ils possèdent en raison d’une longue histoire reposant sur une admiration indiscutée créent des conventions qui font obstacle à un regard nouveau sur les œuvres. Une fois qu’un produit artistique est reconnu comme une œuvre classique, il est en quelque sorte isolé des conditions humaines qui ont présidé à sa création et des conséquences humaines qu’il engendre dans la vie et l’expérience réelles.

Afin de comprendre la signification des produits artistiques, nous devons les oublier pendant quelque temps, nous détourner d’eux et avoir recours aux forces et aux conditions ordinaires de l’expérience que nous ne considérons pas en général comme esthétiques. Nous devons arriver à une théorie de l’art en empruntant un délour. Car la théorie s’intéresse à la compréhension, la pénétration, et non aux cris d’admiration et à la stimulation de cet accès d’émotion que l’on qualifie souvent d’appréciation. Il est tout à fait possible d’apprécier les formes colorées et les parfums délicats de fleurs sans avoir aucune connaissance théorique sur les plantes. Mais si l’on entreprend de comprendre la floraison des plantes, on doit alors se renseigner sur les interactions entre le sol, l’air, l’eau et le soleil qui conditionnent la croissance des plantes.

Afin de comprendre l’esthétique dans ses formes accomplies et reconnues, on doit commencer à la chercher dans la matière brute de l’expérience, dans les événements et les scènes qui captent l’attention auditive et visuelle de l’homme, suscitent son intérêt et lui procurent du plaisir lorsqu’il observe et écoute, tels les spectacles qui fascinent les foules : la voiture de pompiers passant à toute allure, les machines creusant d’énormes trous dans la terre, la silhouette d’un homme, aussi minuscule qu’une mouche, escaladant la flèche du clocher, les hommes perchés dans les airs sur des poutrelles, lançant et rattrapant des tiges de métal incandescent. Les sources de l’art dans l’expérience humaine seront connues de celui qui perçoit comment la grâce alerte du joueur de ballon gagne la foule des spectateurs, qui remarque le plaisir que ressent la ménagère en s’occupant de ses plantes, la concentration dont fait preuve son mari en entretenant le carré de gazon devant la maison, l’enthousiasme avec lequel l’homme assis près du feu tisonne le bois qui brûle dans l’âtre et regarde les flammes qui s’élancent et les morceaux de charbon qui se désagrègent. Ces gens, si on les interrogeait sur les raisons de leurs actions, fourniraient sans aucun doute une réponse fort raisonnable. L’homme qui tisonnait les morceaux de bois en flamme dirait alors qu’il faisait cela pour attiser le feu ; mais il reste néanmoins qu’il est fasciné par ce drame coloré du changement qui se joue sous ses yeux et qu’il y prend part en imagination. Il ne demeure pas indifférent à ce spectacle. Ce que Coleridge disait du lecteur de poèmes est en quelque sorte vrai de tous ceux qui sont tranquillement absorbés dans leurs activités mentales et corporelles : « Le lecteur devrait être entraîné vers l’avant, non par un désir impatient d’atteindre la fin ultime, mais par le voyage, source de plaisir en lui-même. »