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Presse

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Revue Éclairs : « Se mettre à nu » (interview de Benoît Labourdette)

17 avril 2016

Interview de Benoît Labourdette au sujet de l’autoportrait, dans « Éclairs », la revue numérique d’Écla (avril 2016).

Lien vers l’article sur le site de la revue Éclairs : http://eclairs.aquitaine.fr/se-mett...

« Se mettre à nu » (interview de Benoît Labourdette)

Éclairs - La revue numérique d’Écla

L’art du portrait : de l’intime au collectif
Se mettre à nu

Propos recueillis par Catherine Lefort

Benoît Labourdette écrit et réalise des films de fictions, documentaires, expérimentaux et participatifs. Il aime explorer et renouveler les pratiques d’écriture et de création, en pluridisciplinarité. Dans ses multiples expériences, il interroge beaucoup les pratiques des jeunes notamment dans l’usage par eux des outils numériques. Par ailleurs, il a fondé en 1999, la société de production Quidam et en 2005 le festival Pocket Films. Entretien autour du portrait et de l’autoportrait.

Catherine LefortQu’est-ce qui t’attire dans le portrait et l’autoportrait ?

Benoît Labourdette – Je vais parler de l’autoportrait car à mon sens c’est un sujet plus vaste qu’il n’y paraît. L’autoportrait est beaucoup plus présent dans la création que ce qu’on imagine a priori. Il y a les autoportraits explicites – qui se présentent comme tels – mais il y a aussi des formes qui ne semblent pas en être mais qui pourtant en sont.
Pour prolonger cette idée, il faudrait poser la question : qu’est ce qu’une œuvre artistique ? Pourquoi sommes-nous attirés par les œuvres ?
À travers une œuvre qui nous émeut, nous découvrons un univers. Nous sommes enrichis par cette création.
En réalité, nous allons à la rencontre d’un « autre », d’un être humain qui se dévoile à nous. Il n’y a pas autre chose que cela dans une œuvre artistique. Nous ne recevons pas les mêmes choses lorsque par exemple nous admirons la nature… Mais une création fabriquée par la main de l’homme parle de son créateur.
Un artiste ne peut créer une œuvre qu’à partir de quelque chose qu’il connaît. Il projette son propre regard, sa subjectivité dans son travail. En fin de compte, c’est une projection de lui-même puisqu’il ne peut créer qu’à partir de qui il est. C’est dans ce sens que j’estime que toute œuvre est une forme d’autoportrait parce qu’elle nous offre le regard subjectif de son auteur, et la découverte de ce regard, c’est la découverte du créateur lui-même.
Cette hypothèse est le socle de mon travail personnel et des ateliers que je mets en place avec des jeunes, notamment pour essayer de ne pas faire semblant de faire autre chose que ce que l’on est train de faire en vrai… C’est-à-dire, très concrètement, se mettre à nu soi-même face à l’autre par le biais d’un objet que l’on crée.

C.L.Le numérique et les réseaux sociaux sont devenus des terrains de jeu de la représentation de soi. Quelle analyse fais-tu des pratiques liées à ces outils ?

B.L. – Si on prend l’exemple d’une personne qui change souvent de profil Facebook : elle produit une représentation d’elle-même, souvent elle se photographie elle-même en se mettant en scène – devant un miroir, dans un environnement, un contexte ou une posture qu’elle aura choisi. Pour moi, cette pratique-là n’est pas du tout de l’autoportrait. Elle relève plutôt du maquillage, de l’habillement.
Quand on sort de chez toi – dans l’espace réel – pour aller rencontrer d’autres êtres humains, on s’habille, se maquille, se coiffe… On fabrique une image qui va modéliser nos relations aux autres.
Sur Internet, on est en lien les uns avec les autres par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Les photos de profil que l’on publie sont une façon de s’habiller. On fabrique une image de soi et cette image va entrer en relation avec d’autres images – car chacun fait pareil – cette image de soi va modéliser les rapports aux autres. Là, on n’est absolument pas dans l’expression de soi, on est dans la représentation de soi pour les besoins sociaux. On fabrique une image de surface dans un but de communication.
Alors que lorsque l’on travaille sur le portrait ou l’autoportrait, on ne travaille pas sur l’image mais sur ce qu’il y a derrière, on la dépasse.
Facebook et les réseaux sociaux en général ont profondément transformé les rapports sociaux. Des communautés s’y constituent – qui ne sont plus physiques – de gens qui partagent les mêmes intérêts. Et on se met en scène pour être simplement en lien avec les autres. C’est ce que j’ai constaté dans mes rencontres très régulières avec les jeunes.

C.L.Justement, comment t’empares-tu du portrait et de l’autoportrait dans ta pratique d’atelier ?

B.L. – La démarche en atelier – qui n’est pas différente de mon travail personnel de création, pour moi les choses sont liées – est de partager quelque chose de soi avec les autres, d’offrir une part de soi aux autres. On est vraiment dans l’autoportrait, ou le portrait. Ce qui n’a rien à voir avec une représentation de soi-même.
Pour donner un exemple concret de cette approche de l’autoportrait dans mes ateliers, je peux proposer à un groupe de personnes – qui se connaissent et travaillent dans un espace de confiance –, la veille pour le lendemain, de réaliser un film individuellement avec pour contrainte de filmer une fenêtre de l’intérieur chez eux pour donner à voir à l’extérieur. Je leur demande aussi de raconter, en direct, en voix-off, un souvenir important pour eux. Le but de cette expérience est de choisir ce que l’on va raconter – une expérience vécue qui nous a marquée – et d’enrichir les spectateurs de cette expérience.
Ces films intimes en quelque sorte sont ensuite partagés collectivement. Lorsque l’on relate ainsi cette histoire personnelle et la façon dont on l’a vécue, il est évident qu’on livre un peu de soi : on fait son autoportrait. Le spectateur de son côté est libre dans l’accueil de cette histoire, il n’y a pas d’intermédiaire ou d’intermédiation comme dans le journalisme par exemple.
L’image n’existe pratiquement pas en fin de compte. Elle s’estompe au profit du récit qui en général n’a pas de liens avec les images filmées. C’est la voix qui va produire des images mentales et orienter l’imaginaire. Pour préserver la spontanéité de l’exercice, je demande aux personnes de ne pas écrire leur texte à l’avance et de se lancer dans le récit. L’essentiel est de savoir pourquoi elles choisissent le sujet, pourquoi elles veulent le partager et qu’est-ce cela leur apporte. S’il y a des « blancs », ils font partie du film, ils expriment quelque chose de la personne qui se dévoile. Le spectateur suit le mouvement d’une pensée, cela représente fortement quelqu’un et raconte beaucoup sur lui. On ne le voit pas à l’écran et pourtant on est bien dans l’autoportrait. Lorsqu’une personne seule parle, on est dans le registre du journal intime. On est dans le partage d’une intériorité, on est loin des images fabriquées de la représentation de soi dans l’espace social ou communautaire.

Pour faire plus ample connaissance avec le travail de Benoît Labourdette :

Au sujet du numéro d’Éclairs du printemps 2016

L’art du portrait : de l’intime au collectif

Ce numéro, associé au Forum du Regard 2016 organisé par Écla, montre que le portrait et l’autoportrait sont omniprésents, pour les humains et citoyens que nous sommes, comme pour les artistes, créateurs et chercheurs. À l’appui de nombreux regards et expériences, Éclairages 5 démontre que le portrait et l’autoportrait, au centre des courants artistiques depuis la nuit des temps, peuvent être riches d’une confrontation au monde. Sandrine Revel est l’artiste invitée.