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Conférences

Captations vidéo, enregistrements audio, documents, résumés, de conférences que j’anime, ou de tables rondes auxquelles je participe, dans différents contextes.

Université Paul Valéry Montpellier 3 : « Le drone-caméra, la déportation du regard » (conférence)

16 avril 2014

Filmer avec un drone change singulièrement le regard sur le monde, et peut-être l’écriture cinématographique, dans les dimensions à la fois politique et sensible.

Dans le cadre de la journée d’études « Cadrage/décadrage Montage/démontage - Les enjeux esthétiques des formes audiovisuelles connectées » le 16 avril 2014 à l’Université Paul Valéry (Montpellier 3), j’ai proposé une intervention ayant pour titre « Le drone-caméra, la déportation du regard ».

Les images du monde réel

Lorsqu’une image est fabriquée au moyen d’une caméra, la caméra est presque toujours liée au corps. Qu’elle soit portée, placée sur un pied, une grue... l’outil d’enregistrement mécanique de l’image animée a un lien, plus ou moins direct, au corps de l’opérateur. Le corps, c’est à dire le regard. Il y a donc intrinsèquement, le plus souvent, une relation de très grande proximité entre le regard de celui qui filme et l’image filmée, une sorte de translation de l’un à l’autre.

Les images des mondes virtuels

Par contre, dans les univers virtuels tridimensionnels (jeux vidéo, mondes virtuels...), un personnage (avatar) représente le spectateur-acteur, mais la caméra, qui nous donne la vue, peut tout à fait être déconnectée du regard du spectateur : on peut se voir de derrière, de devant, d’au dessus, d’en dessous...

Le drone-caméra

Le drone-caméra, objet numérique, piloté par la médiation d’un programme informatique, se plaçant où il veut, où on veut dans l’espace, permet à l’opérateur de produire une image du monde réel de la même manière qu’on produit une image d’un monde virtuel. Ainsi, le drone nous permet de porter sur le monde réel le type de regard qu’on ne pouvait avant porter que sur les mondes virtuels.

Le regard fabriqué ne fait plus corps avec le regard vécu de celui qui filme. Le drone amène à une déportation du regard sur le réel. Expérience saisissante s’il en est pour l’opérateur. Comme si le corps, si présent derrière la caméra qui filme le monde réel, n’était plus, ou plutôt avait changé de nature : le corps porteur de la caméra est devenu une entité abstraite, même dans le monde réel. Expérimenter cela mène à une réflexion sur l’écriture et le montage, à des changements de perspectives, peut-être assez majeurs.

Le regard politique

Le regard du drone, le regard d’en haut, est porté par les armées (drone outil de surveillance, avant de devenir outil de surveillance et de mort) ainsi que par Google (Google earth). Le principe du drone militaire est de se porter dans des espaces où il n’en a pas le droit : surveiller les « territoires ennemis ». Le principe de Google, qui nous regarde d’en haut, et de ne demander son avis à personne, d’agir aussi « sans autorisation de droit à l’image ».

Par contre, en France (lois de 2012), si vous achetez un drone, vous avez le droit de le piloter s’il est visible à vos yeux, mais s’il est doté d’une caméra et à fortiori si vous pilotez en immersion, c’est à dire sans voir l’appareil, en voyant à travers sa caméra, là c’est rigoureusement interdit.

Donc, faire le choix de regarder d’en haut est un geste politique. En faire l’expérience est symboliquement fort.

Le mouvement du monde

Après avoir fait l’expérience de multiples pilotages-tournages avec drone, dans le cadre du projet Une jeune femme vue du ciel d’Agnès de Cayeux, je me suis rendu compte qu’en bien des cas, le drone semblait bouger tout seul, montait, descendait, dérivait... impossible d’en maîtriser parfaitement le mouvement. Ce n’était pas un espace de maîtrise absolu du regard sur le monde réel, comme j’avais pu le conceptualiser de prime abord.

En fait, le drone était emporté par le vent, l’air chaud... bref, des éléments naturels qui nous sont invisibles. Il est animé de mouvements organiques, qui donnent à l’image énormément de sensible.

La caméra et le projecteur cinématographiques (avec pellicule photochimiques) n’étaient pas techniquement parfaits, la pellicule, entraînée par une machine, pouvait avoir des problèmes de fixité, de petites taches, etc. Le fait que la machine ne puisse ainsi en être totalement masquée apportait au spectateur du sensible dans l’expérience ; la conscience du dispositif faisait sentir la réalité de la trace d’un réel préexistant. Une réalité rugueuse et touchante. Dans les technologies numériques, le pixel est absolument fixe, la machine se veut la plus transparente possible (elle ne l’est pas toujours, cf. les téléphones portables) ; les images peuvent en être assez froides. Avec les drones, du fait que la machine de prise de vue ne peut pas être complètement fixée, du fait qu’on sent le « bruissement » du monde, son léger mouvement permanent, le dispositif technique ne se masque plus, et redonne énormément de sensible aux images produites.

Ainsi, le drone m’intéresse pour repenser la situation même de prise de vue, de scènes à hauteur normale, qui porte de nouvelles modalités relationnelles entre la caméra et les acteurs, le cinéaste, le décor... et in fine l’écriture cinématographique.

Nos premiers films



Conférence « Le drone-caméra, la déportation du regard » (16 avril 2014)

Programme de la journée

  • Accueil et présentation de la journée (Claire Chatelet, maître de conférences et Franck Leblanc, photographe, enseignant. Université Montpellier 3).
  • Ecran-caméra, hors-cadre, « in-character » et métamontage. Les déformations esthétiques de la narration distribuée (Marida Di Crosta, auteur et scénariste de programmes interactifs, maître de conférences à l’Université Lyon 3).
  • Jouer dans la ville, expériences en game design (Emmanuelle Jacques, maître de conférences à l’Université Montpellier 3 - RIRRA 21).
  • Dialector de Chris Marker : programme conversationnel inédit (1988)
    réactivé par A. de Cayeux, A. Lozano et A. Rivoire (2014)
    (Agnès de Cayeux, net-artiste, auteur www., intervenante à la Fémis et à l’Université Paris 3).
  • Prendre en main l’image (Gretchen Schiller, chorégraphe, artiste vidéaste, professeur à l’Université de Grenoble 3).
  • Le drone-caméra, la déportation du regard (Benoît Labourdette, auteur, réalisateur et producteur - Quidam production, délégué artistique du Festival Caméras Mobiles).
  • Table-ronde sur la production des nouvelles formes audiovisuelles.

Voir aussi