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Conférences

Captations vidéo, enregistrements audio, documents, résumés, de conférences que j’anime, ou de tables rondes auxquelles je participe, dans différents contextes.

Etats Généraux du Film Documentaire : « Mutations du cinéma »

20 août 2015

Anthropologies des dispositifs de tournage, par Jean-Louis Comolli, Benoît Labourdette et Vincent Sorrel.

Les Etats Généraux du Film Documentaire proposent dans le cadre de leur 27e édition une journée de séminaire, le 20 août 2015 : « Mutations du cinéma ».

Texte de présentation

Mutations du cinéma

L’hypothèse, venue d’André Bazin et travaillée par Serge Daney, notamment, est que tout geste technique est un choix de sens et affecte le fonctionnement du regard et de l’écoute. Avec le passage au numérique, formes et techniques sont devenues plus interdépendantes qu’elles ne l’ont jamais été. Le livre Cinéma, mode d’emploi [1] étudie sous forme d’abécédaire tous les domaines de la technique et de la théorie : les machines, les procédures, les pratiques des cinéastes changent, mais aussi les formes et les enjeux des films. Avec cet atelier, nous rapprocherons deux moments-clés qui sont des accélérations d’un mouvement général qui tend toujours vers plus de mobilité, de légèreté, d’instantanéité : le cinéma direct et le passage au numérique, qu’il est grand temps d’analyser.

Dans les années soixante, le matériel amateur et la caméra 16 mm légère permettent au cinéma de prendre du son synchrone avec l’image en dehors des studios, de filmer le quotidien dans une nouvelle proximité des corps. Les femmes et les hommes filmés, avec leur parole, avec leurs mots, dans l’acoustique de leurs décors ordinaires, entrent dans le cercle fermé du cinéma. Dans la rue, le cinéma appartient plus fortement au monde qu’il ne se contente pas de raconter mais qu’il modèle. Le titre du film de Pierre Perrault, Pour la suite du monde (1963), l’annonce : filmer contient une part de promesse.

Avec la vidéo, le cinéma se simplifie et le direct devient la norme, puis le numérique accélère le mouvement vers encore plus d’immédiateté, de fluidité, de maîtrise – et paradoxalement, face à la puissance que permet la possibilité d’intervenir sur l’image à partir de chacun des points qui la compose, le pixel, c’est toujours l’idée vaine du naturalisme qui prévaut. Mais derrière les apparences, la nature de l’image n’est plus la même et le lien entre le cinéma et la réalité change. Le numérique n’a plus besoin de l’objet qu’il représente pour le représenter, la plus petite unité de l’image est programmable pour un nouveau monde idéalisé, rationalisé et ludique.

Puis, les petites caméras ont exacerbé encore le fait de filmer n’importe où, n’importe quand. Dès lors que l’outil est potentiellement entre toutes les mains, la position du cinéaste en tant que filmeur est remise en cause. Les caméras, en devenant plus autonomes, omniscientes, volantes, virtuelles… se multiplient. La diffusion des images est immédiate, ce qui a fait profondément muter leur fonction sociale. Ce qui était expérimental est devenu accessible : il devient encore plus crucial pour les cinéastes d’affirmer une singularité alors que le numérique fabrique de l’identique, que les outils sont conçus pour tous, les images plus volatiles, leur production généralisée et leur diffusion immédiate.

Les machines de perception changent, et donc les regards changent, mais la question du soi et de l’autre reste au cœur de toute anthropologie : l’humanité ne peut pas être privée de regard. Outil, instrument, appareil, prothèse, fétiche, nous nous intéresserons plutôt aux conditions auxquelles la caméra peut devenir un en-soi, un alter. Pourquoi faire des images si personne ne les rencontre ? Rien n’est image qui ne soit vu par un spectateur. La fonction même du cinéma est mise en question en même temps que le cinéma numérique ouvre vers un ailleurs (comme lorsque le cinéma est apparu). Pour faire du cinéma, arrêter le temps et un regard semble aujourd’hui plus essentiel face au flot des images. Qu’est-ce qui résiste ? Matières, durées, temps, les corps, la salle… Une idée du cinéma. Nous pensons essentiel de faire que quelque chose comme du réel nous résiste encore.

Généralement, les histoires du cinéma simplifient la question en disant que les évolutions techniques font évoluer les formes. À partir de l’histoire de la caméra Éclair 16, qui marqua le cinéma direct du synchronisme automatique au tournage, nous verrons comment les bricolages, approches, tentatives des cinéastes précèdent la technique. D’une part, « les amateurs » apparaissent à l’écran ; d’autre part, les cinéastes s’intéressent à des caméras moins douées, qui leur donnent plus de liberté car leurs usages sont moins calculés.

Pour illustrer ces décalages entre désirs de cinéma et techniques qui les réalisent, nous nous appuierons sur des passages de films historiques comme contemporains. Aujourd’hui, d’autres appareils permettent de tourner des images et des cinéastes s’en saisissent. Emil Weiss nous a confié des extraits d’un travail en cours, Auschwitz, le complexe, tournées avec un drone. Nous étudierons comment ce choix s’inscrit dans la continuité de son travail. Nous découvrirons également des rushes confiés par Marie Moreau, qui utilise le téléphone portable à la fois comme caméra et écran. L’appareil passe entre les mains des personnages et de la cinéaste comme la question du filmeur et du spectateur circule dans le film. Écriture, tournage, production, diffusion : tout peut être repensé.

Jean-Louis Comolli, Benoît Labourdette, Vincent Sorrel.

Notes

[1Jean-Louis Comolli, Vincent Sorrel, Cinéma, mode d’emploi, Paris : Verdier, 2015


Voir aussi